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Le vrai problème n’est pas le temps de travail, c’est ce qu’on ne compte pas.

On entend à nouveau que les Français devraient travailler plus longtemps dans la semaine, plus longtemps dans l’année, plus longtemps dans la vie. L’argument est ancien, le réflexe est conditionné. Avant d’y répondre, une question plus simple : de quel travail parle-t-on, et pour qui ? Les données européennes racontent une histoire sensiblement différente de celle qu’on propose, et cette histoire a un angle mort permanent : le travail qu’on ne paie pas, qu’on ne compte pas, et qui pourtant structure tout le reste.

Ce qu’on mesure

Les salariés français à temps complet déclarent en moyenne 38,9 heures hebdomadaires en 2023 (Insee). Ce chiffre n’a pas bougé depuis 1990. Les 35 heures légales ne concernent ni les cadres au forfait jours, ni les techniciens à 37,5 heures, ni les ingénieurs qui répondent à leurs mails à 21h. Ce sont un totem, pas une réalité.

Ce qui a changé, en revanche, c’est la densité de chaque heure travaillée. Selon l’Institut Montaigne, 35 % des actifs à temps plein disent travailler souvent ou toujours le week-end, le soir après 20h ou les jours fériés. Ajouter des heures à un travail déjà saturé, c’est une proposition radicalement différente d’ajouter des heures à un travail qui respire.

Mais le vrai angle mort n’est pas là. Il est dans ce que les statistiques du temps de travail n’intègrent jamais : les heures non rémunérées, la garde d’enfants, le repassage, les courses, les rendez-vous médicaux, les appels aux parents vieillissants. Ces heures existent dans chaque foyer. Elles s’ajustent aux heures rémunérées comme les plateaux d’une balance. Et chaque pays a trouvé une façon différente, souvent silencieuse, de les distribuer.

Les chiffres du travail invisible

Le point de départ : dans l’Union européenne, les femmes consacrent en moyenne 262 minutes par jour au travail domestique non rémunéré, contre 141 minutes pour les hommes. Deux heures d’écart, tous les jours. Lorsqu’on additionne travail payé et travail non payé, les femmes européennes travaillent plus d’heures au total que les hommes. Cette statistique est documentée depuis des décennies. Elle reste à côté du débat sur les 35 heures.

Travail domestique non rémunéré, minutes par jour. Source : OCDE Time Use Database, 2024. La moyenne UE provient de l’enquête EIGE CARE Survey 2024.

Portugal. Femmes : 328 min / Hommes : 96 min / Écart : 232 min.

Italie. Femmes : 306 min / Hommes : 131 min / Écart : 176 min.

Japon. Femmes : 208 min / Hommes : 47 min / Écart : 161 min.

Espagne. Femmes : 289 min / Hommes : 146 min / Écart : 143 min.

France. Femmes : 224 min / Hommes : 135 min / Écart : 89 min.

Allemagne. Femmes : 242 min / Hommes : 150 min / Écart : 92 min.

Suède. Femmes : 220 min / Hommes : 171 min / Écart : 49 min.

Moyenne UE. Femmes : 262 min / Hommes : 141 min / Écart : 121 min.

Ces écarts ne sont pas culturels au sens vague du terme : ils sont le produit de trois variables mesurables. La couverture des services publics de garde d’enfants, d’abord : là où les crèches sont insuffisantes ou coûteuses, ce sont les femmes qui absorbent le manque. La structure des congés parentaux, ensuite : là où le père n’a aucune incitation forte à prendre sa part, il ne la prend pas, et les automatismes domestiques s’installent durablement en faveur de la mère. Les normes professionnelles, enfin : dans les cultures où les longues heures au bureau signalent l’engagement, les femmes qui partent tôt pour s’occuper des enfants paient un coût de carrière que les hommes n’acquittent pas. Ces trois facteurs se renforcent mutuellement. C’est pourquoi l’écart ne se réduit pas seul, et pourquoi la Suède, seul pays à avoir agi sur les trois simultanément, est aussi le seul à afficher un résultat structurel.

La valeur économique de ce travail invisible ? Les estimations de l’OCDE le font osciller entre 15 % et 69 % du PIB des pays du G7 selon les méthodologies. On ne le compte pas. On ne le débat pas. Et pourtant, il conditionne tout ce qu’on débat.

Six pays, six réponses à la même question

Chaque modèle national répond, souvent sans le formuler, à une seule question : qui prend en charge le temps qui n’est pas payé ? Les réponses sont très différentes. Aucune n’est satisfaisante.

Les Pays-Bas, 32,2 h/semaine en moyenne

Le pays affiche la durée hebdomadaire moyenne la plus basse d’Europe et l’un des taux d’emploi les plus élevés du continent, à 83,5 %. La productivité atteint 45,3 euros par heure travaillée. Performance réelle. Mécanisme moins glorieux.

Près de 60 % des femmes néerlandaises travaillent à temps partiel (contre 16,6 % en France). Les femmes y travaillent en moyenne 27 heures rémunérées par semaine, les hommes 37 heures. L’écart n’a pas bougé en trente ans. Conséquence directe : les Néerlandaises touchent environ 590 euros de pension pour chaque tranche de 1 000 euros versée aux hommes. La moyenne nationale basse n’est pas une culture de l’équilibre : c’est un effet de structure.

L’Allemagne, 38,8 h/semaine pour les temps plein

La durée moyenne allemande toutes catégories confondues tourne autour de 34 heures. Dès qu’on isole les salariés à temps plein, elle remonte à 38,8 heures, dans la moyenne européenne. L’écart tient à une seule variable : 28,8 % des salariés allemands sont à temps partiel, contre 16,6 % en France, majoritairement des femmes.

Ce qui distingue réellement l’Allemagne, c’est la culture managériale. Un cadre allemand rentre à 17h30 et ne rouvre pas ses mails. Mais le gender pay gap reste à 17,6 % en 2023, et monte à 28,6 % pour les femmes managers. L’Allemagne travaille efficacement, mais ne paie pas ses femmes à la hauteur.

L’Italie et l’Espagne, 38 à 40 h/semaine affichées

Le taux d’emploi féminin italien est de 67,1 % en 2024, le plus bas de l’UE. Les chiffres d’Eurostat sont brutaux : 64,9 % des femmes italiennes de 25 à 49 ans sont en emploi sans enfant. Avec trois enfants ou plus, le chiffre tombe à 42,3 %. Pour les femmes peu diplômées, il descend à 18,7 %, quand il reste à 81,2 % pour les hommes dans la même configuration. L’écart est de 62 points. Ce n’est pas un choix : c’est une contrainte systémique habillée en tradition.

Le FMI, dans une note de 2024, établit un lien direct entre le déséquilibre domestique, l’insuffisance des crèches, la quasi-absence des pères en congé parental, et la chute continue du taux de natalité italien. Un équilibre médiocre qui se perpétue : les femmes quittent leur emploi après la naissance, les employeurs n’investissent plus sur les profils féminins, l’écart salarial s’élargit, la natalité chute encore.

L’Espagne progresse : congé paternité de 16 semaines à plein salaire, taux de recours dépassant 70 %. Mais le temps partiel subi y reste élevé, signe que le marché du travail féminin reste contraint plus que choisi.

La Suède, environ 35 h/semaine

La Suède est le seul grand pays à avoir posé la question du travail domestique non plus comme un problème de femmes, mais comme une question de politique publique assumée. Le congé parental atteint 480 jours par enfant, dont 390 jours rémunérés à 80 % du salaire. Surtout, 90 jours sont réservés à chaque parent, non transférables : si le père ne les prend pas, ils sont perdus.

Résultat en 2024 : 46 % des bénéficiaires du congé parental sont des hommes, et 30,7 % des jours sont pris par les pères, contre moins de 15 % il y a vingt ans. L’écart sur le travail domestique tombe à 49 minutes par jour selon l’OCDE, contre 89 minutes en France et 161 au Japon. Le gender pay gap est à 10 % contre 22 % en France sur le même indicateur. C’est le seul modèle qui ait choisi de changer les comportements plutôt de faire porter l’ajustement sur les femmes seules.

Le Japon, environ 2 000 h/an pour les salariés réguliers

Le Japon est le miroir dans lequel regarder le “travailler plus” poussé à son terme logique. En 2023, 10,1 % des hommes travaillent plus de 60 heures par semaine, seuil à partir duquel le gouvernement japonais reconnaît lui-même le risque de karoshi, la mort par surmenage.

L’écart sur le travail domestique est le plus brutal de l’OCDE parmi les grandes économies : les hommes japonais consacrent 47 minutes par jour aux tâches domestiques, les femmes 208 minutes, soit 161 minutes d’écart quotidien. Le taux d’emploi féminin progresse (76 % en 2024), mais vers des emplois non réguliers, à temps partiel, sans protection sociale : 70 % des emplois non permanents sont occupés par des femmes. Ce n’est pas une émancipation : c’est une double peine.

Les États-Unis, 1 976 h/an en moyenne

Les États-Unis sont le seul pays de l’OCDE à ne garantir aucun congé maternité rémunéré au niveau fédéral. Le Family and Medical Leave Act prévoit douze semaines non rémunérées, réservées aux entreprises de plus de 50 salariés. En 2023, seuls 27 % des salariés du secteur privé avaient accès à un congé familial rémunéré par leur employeur.

Ce n’est pas seulement un État providence absent. C’est une philosophie : l’articulation entre vie professionnelle et vie familiale est un problème individuel, pas un droit collectif. C’est ce modèle-là qui attend au bout du chemin les économies qui choisissent de traiter le temps de travail comme une variable purement personnelle.

La France, entre protection involontaire et débat confisqué

La France est à la charnière. Un élément mérite d’être dit, parce qu’on ne l’entend jamais dans les tribunes qui condamnent les 35 heures : la durée légale française, combinée à un taux de temps partiel féminin modéré (16,6 %), a maintenu les femmes françaises dans l’emploi à temps plein dans une proportion bien plus élevée que chez la plupart de nos voisins.

Les femmes qui travaillent en France travaillent majoritairement à temps plein, ce qui leur confère une indépendance économique et des droits à pension que le modèle néerlandais ne garantit pas. Avant de supprimer la norme, il serait utile de se demander ce qui la remplacerait, et pour qui.

Le vrai problème français n’est pas le volume d’heures légales. C’est la densité silencieuse du travail réel, la porosité numérique entre bureau et foyer, et un écart de 120 minutes par jour sur le travail domestique, femmes contre hommes, qu’aucune réforme du temps de travail n’a jamais été pensée pour corriger.

Ce que le débat oublie

Six pays, six réponses à une même question qu’on ne formule jamais vraiment à voix haute : qui prend en charge le temps qui n’est pas payé ?

Les Néerlandais ont choisi les femmes à temps partiel. Les Allemands ont choisi la productivité dense et les soirées déconnectées, mais pas l’égalité salariale. Les Italiens ont choisi les grand-mères. Les Suédois ont choisi de contraindre les pères à prendre leur part, et c’est le seul modèle qui ait produit un résultat structurel. Les Japonais ont poussé le présentéisme à son extrême, et ont fabriqué une double peine pour les femmes. Les Américains ont décidé que c’était un problème individuel.

Tant que le travail domestique non rémunéré restera à côté du débat sur le temps de travail, les controverses sur les 35 heures continueront de tourner à vide. Ce ne sont pas les heures légales qui posent problème. C’est l’invisibilité de celles qui ne le sont pas, et le silence organisé autour de la question de savoir qui les absorbe.

Le vrai débat n’est pas : combien d’heures devons-nous travailler ? C’est : combien de temps voulons-nous consacrer collectivement à produire, combien à élever nos enfants, combien à prendre soin des anciens, et comment nous voulons répartir tout cela entre les femmes et les hommes. C’est un débat infiniment plus complexe que celui des 35 heures. Et infiniment plus utile.