La France se retrouve dans une situation énergétique assez inattendue. Il y a seulement quelques années, au cœur de la crise de 2022, la question était de savoir si nous aurions suffisamment d’électricité pour passer l’hiver, aujourd’hui le problème commence parfois à s’inverser : certaines heures, nous produisons davantage d’électricité que nous n’en consommons, les prix deviennent négatifs et des centrales nucléaires, des éoliennes ou des installations photovoltaïques réduisent leur production.
Ce phénomène pourrait sembler être une excellente nouvelle climatique, après tout, disposer d’une électricité abondante et presque entièrement décarbonée constitue précisément l’une des conditions nécessaires pour sortir progressivement du pétrole et du gaz. Pourtant, derrière cette abondance apparaît un paradoxe beaucoup plus compliqué : la France produit déjà une partie de l’électricité nécessaire à sa décarbonation future, mais elle tarde à transformer les usages qui devraient la consommer.
Et ce décalage commence maintenant à poser une autre question, économique cette fois : si nous ajoutons des capacités de production sans augmenter suffisamment la consommation électrique, comment maintenir la rentabilité des investissements, notamment dans les énergies renouvelables ?
Une électricité française devenue exceptionnellement abondante
Les chiffres de RTE donnent la mesure du changement.
En 2025, la France métropolitaine a produit 547,5 TWh d’électricité, dont 521,1 TWh provenant du nucléaire et des énergies renouvelables, soit 95,2 % de la production totale, un record historique en volume pour l’électricité bas-carbone. (Analyses et données RTE)
Dans le même temps, la consommation électrique reste faible, avec 451 TWh corrigés des effets météorologiques et calendaires, soit encore environ 6 % de moins que durant la période 2014-2019. RTE explique cette situation par les effets persistants de la crise énergétique, par l’évolution de l’activité industrielle, par les gains d’efficacité énergétique, mais également par une électrification des usages qui demeure limitée. (Analyses et données RTE)
La conséquence est spectaculaire : la France a enregistré en 2025 un solde exportateur record de 92,3 TWh, supérieur aux 89 TWh de 2024, soit l’équivalent de la consommation électrique annuelle d’un pays comme la Belgique. (Analyses et données RTE)
Contrairement à une idée parfois avancée, cette électricité n’a pas été simplement « bradée » à nos voisins. RTE estime la valeur nette des exportations françaises à 5,4 milliards d’euros en 2025, avec un prix moyen du MWh exporté de 59 euros, proche du prix spot français moyen de 61 euros. (Analyses et données RTE)
L’excédent est donc en grande partie une force, il réduit notre facture énergétique et permet à la France de valoriser une production électrique compétitive. Mais lorsque l’offre devient très importante au même moment que la demande devient faible, une autre mécanique apparaît.
513 heures pendant lesquelles l’électricité valait moins que zéro
En 2025, le prix spot de l’électricité en France a été négatif pendant 513 heures, contre 352 heures en 2024, soit près de 6 % de l’année. Ces épisodes apparaissent surtout au printemps et en été, en milieu de journée, lorsque la consommation est relativement faible alors que la production solaire devient importante. (Analyses et données RTE)
Un prix négatif ne signifie pas que tous les Français sont payés pour consommer leur électricité, il signifie que, sur le marché de gros, certains producteurs sont prêts à payer pour continuer à injecter leur production plutôt que de l’arrêter, selon leurs contraintes techniques, contractuelles ou économiques.
Le phénomène n’est d’ailleurs pas uniquement français, l’Allemagne a connu 576 heures à prix négatif en 2025, la Belgique 519 et l’Espagne 556. (RTE France)
Mais ces épisodes obligent désormais le système électrique français à apprendre à gérer l’abondance.
En 2025, environ 3 TWh de production solaire et éolienne ont ainsi été volontairement réduits pendant les épisodes de prix négatifs, presque deux fois plus qu’en 2024, dont environ 1,6 TWh pour le solaire et 1,3 TWh pour l’éolien terrestre. (Analyses et données RTE)
Nous arrivons donc à une situation qui aurait paru paradoxale quelques années auparavant : nous construisons de nouveaux moyens de production décarbonés, puis, certaines heures, nous leur demandons de moins produire parce que le système ne dispose pas encore des usages, du stockage ou des flexibilités permettant d’absorber toute cette énergie.
Le problème n’est pourtant pas que la France consomme trop d’électricité
C’est même presque exactement l’inverse.
Près de 60 % de la consommation énergétique française repose encore sur les énergies fossiles, alors que notre production d’électricité est désormais décarbonée à plus de 95 %. (Analyses et données RTE)
Autrement dit, nous pouvons connaître quelques heures avec trop d’électricité tout en continuant, au même moment, à importer du pétrole et du gaz pour faire rouler des véhicules, chauffer des bâtiments ou alimenter certains procédés industriels.
En 2025, les importations françaises de combustibles fossiles ont encore représenté 53 milliards d’euros, près de dix fois la valorisation nette des exportations d’électricité. (Analyses et données RTE)
C’est probablement là que se trouve le véritable problème énergétique français.
La question n’est pas simplement de savoir combien d’éoliennes, de panneaux photovoltaïques ou de réacteurs nucléaires nous devons construire, elle consiste aussi à déterminer à quelle vitesse nous réussirons à remplacer les usages fossiles par des usages électriques : véhicules électriques, pompes à chaleur, fours industriels électrifiés, production d’hydrogène, stockage thermique, recharge intelligente ou nouveaux procédés industriels.
RTE considère d’ailleurs que la période actuelle de surcapacité pourrait rester transitoire et durer encore deux à trois ans, à condition que l’électrification accélère ensuite. (RTE)
Le réseau dispose déjà de projets : fin 2025, environ 30 GW de droits d’accès au réseau de transport avaient été attribués à des projets d’électrification, mais la question est désormais de parvenir à concrétiser ces investissements. (RTE)
Une décarbonation qui progresse, mais pas encore au rythme nécessaire
Dire que la décarbonation française ne progresse plus serait incorrect.
Selon le Haut Conseil pour le climat, les émissions françaises de gaz à effet de serre auraient encore diminué de 2,1 % entre 2024 et 2025, tandis que le Citepa estime une diminution supplémentaire de 4,8 % au premier trimestre 2026 par rapport au premier trimestre 2025, notamment grâce aux bâtiments, aux transports et à l’industrie manufacturière. (Haut Conseil pour le climat)
Le problème se trouve davantage dans la vitesse et dans la capacité à maintenir cette baisse pendant les prochaines années.
Le Haut Conseil pour le climat considère que la France dispose désormais avec la PPE3, la future SNBC3 et le troisième Plan national d’adaptation d’un cadre stratégique beaucoup plus complet, mais souligne que les financements et la mise en œuvre restent insuffisants. Selon son rapport publié en juillet 2026, atteindre les objectifs climatiques nécessiterait notamment de doubler les investissements bas-carbone tout en divisant par deux les investissements carbonés. (Haut Conseil pour le climat)
RTE arrive à une conclusion similaire par une autre méthode : dans son scénario de décarbonation lente, la France manquerait son objectif climatique de 2030 d’environ 40 millions de tonnes de CO₂, soit approximativement trois années de retard sur la trajectoire prévue. (RTE France)
Nous avons donc simultanément une production électrique bas-carbone abondante et une économie encore fortement dépendante des combustibles fossiles.
Les renouvelables peuvent alors se retrouver prises dans un piège économique
Cette période d’abondance pose une question délicate aux investisseurs.
Une centrale solaire ou un parc éolien se construit pour plusieurs décennies, son équilibre économique dépend donc de la valeur de l’électricité produite sur une longue période, or multiplier les capacités alors que la demande n’augmente pas suffisamment accentue mécaniquement les périodes où de nombreux producteurs cherchent à vendre leur énergie au même moment.
Les prix négatifs constituent l’un des symptômes de cette situation, mais ils ne signifient pas que les renouvelables seraient devenues économiquement inutiles.
RTE considère néanmoins qu’en cas d’électrification lente, un ralentissement temporaire du développement de certaines capacités renouvelables pourrait réduire légèrement le coût du système électrique, notamment pour le photovoltaïque et l’éolien terrestre. Mais le gestionnaire du réseau apporte immédiatement une autre précision : réussir une électrification rapide serait économiquement plus efficace que ralentir durablement la production. (RTE France)
Car arrêter brutalement les investissements crée un autre risque.
Les filières énergétiques ont besoin d’usines, de bureaux d’études, d’installateurs, de fabricants, d’ingénieurs et de chaînes d’approvisionnement qui ne peuvent pas disparaître pendant quelques années avant d’être recréés lorsque les besoins repartent. RTE met ainsi en garde contre les politiques de « stop and go », susceptibles de fragiliser les capacités industrielles et les compétences dont la France pourrait précisément avoir besoin lorsque l’électrification accélérera. (RTE France)
Nous pourrions donc nous retrouver face à un paradoxe supplémentaire : ralentir aujourd’hui les moyens de production parce que l’électrification prend du retard, puis manquer quelques années plus tard de capacités industrielles lorsque les voitures, les bâtiments et les usines commenceront réellement à abandonner les combustibles fossiles.
2027 pourrait remettre ce débat énergétique au centre de la politique française
Cette situation arrive au moment où la France entre progressivement dans la préparation de l’élection présidentielle de 2027.
Il serait prématuré de parler aujourd’hui de programmes présidentiels définitifs, toutes les candidatures ne sont pas arrêtées et certaines formations politiques feront encore évoluer leurs propositions. Les orientations déjà publiées montrent néanmoins des différences importantes sur la manière de traiter la période d’abondance électrique actuelle.
La politique actuellement définie par la PPE3, publiée le 13 février 2026 pour la période 2026-2035, repose sur une augmentation de la production d’électricité décarbonée associant nucléaire et renouvelables, avec l’objectif d’accompagner l’électrification des transports, des bâtiments et de l’industrie. Le gouvernement estime les besoins de production décarbonée à environ 585 TWh en 2030, puis entre 650 et 693 TWh en 2035. (Ministère de la Transition Écologique)
Les Républicains défendent une orientation plus fortement centrée sur le nucléaire et proposent de supprimer les subventions publiques accordées aux nouvelles capacités éoliennes et photovoltaïques, tout en laissant ces technologies se développer lorsqu’elles trouvent leur équilibre économique sur le marché ou dans des usages comme l’autoconsommation. (Les Républicains)
Le Rassemblement national défend également une relance du nucléaire, l’augmentation de la puissance du parc existant, le développement de l’hydroélectricité, de la géothermie et d’autres productions qu’il qualifie de non intermittentes, avec parallèlement un moratoire sur les nouveaux projets éoliens et photovoltaïques. (RN – Rassemblement National)
Le Parti socialiste défend pour sa part le maintien d’un mix associant nucléaire et renouvelables. Dans sa réaction à la PPE3, il soutient les six EPR2 déjà prévus, demande de viser jusqu’à 80 GW de photovoltaïque, 35 à 40 GW d’éolien terrestre et 15 GW d’éolien en mer, tout en estimant qu’une éventuelle décision sur huit réacteurs supplémentaires devrait être débattue après l’élection présidentielle. (Parti Socialiste)
La France insoumise conserve une trajectoire différente, avec un objectif de système énergétique reposant à terme sur 100 % d’énergies renouvelables, une sortie programmée du nucléaire, une réduction des consommations par la sobriété et l’efficacité énergétique, ainsi que le développement du stockage et de dispositifs capables de gérer les écarts entre production et consommation. (La France Insoumise)
Les Écologistes défendent également une forte accélération des renouvelables, du stockage, de l’efficacité énergétique et de l’électrification, avec une perspective de sortie du nucléaire. Dans leurs prises de position de 2026, ils reprochent notamment à la PPE3 de ne pas développer suffisamment rapidement le solaire, l’éolien terrestre et l’éolien en mer. Leur projet pour 2027 est désormais publié, mais le débat politique et les candidatures continueront naturellement d’évoluer jusqu’à l’élection. (Les Écologistes)
Ces orientations ne répondent pas de la même façon à la question posée par l’abondance électrique actuelle, certains proposent de ralentir certaines capacités de production renouvelable, d’autres veulent maintenir leur développement et accélérer davantage la consommation électrique, tandis que d’autres encore inscrivent cette question dans une transformation beaucoup plus large du mix énergétique et de la consommation.
Le débat nucléaire contre renouvelables pourrait masquer la vraie question
Depuis plusieurs décennies, le débat énergétique français se structure largement autour d’une opposition entre nucléaire et renouvelables.
Pourtant, les chiffres actuels font apparaître une autre question, peut-être plus importante pour les prochaines années : comment remplacer rapidement les centaines de térawattheures d’énergie fossile que la France consomme encore chaque année ?
Une voiture électrique rechargeant lorsque la production solaire est abondante, une industrie capable de déplacer certains procédés énergivores, une pompe à chaleur, un électrolyseur produisant de l’hydrogène ou un système de stockage thermique peuvent transformer ce qui apparaît aujourd’hui comme un excédent en énergie utile.
Cela suppose toutefois de développer bien davantage les flexibilités, le stockage, les réseaux et les systèmes de pilotage, mais surtout d’investir dans les équipements qui permettront aux ménages et aux entreprises de remplacer réellement pétrole et gaz par une électricité bas-carbone.
L’enjeu n’est alors plus uniquement de produire davantage.
Il consiste à synchroniser trois transformations qui avancent aujourd’hui à des vitesses différentes : construire les moyens de production, adapter le système électrique et convertir les usages.
La France dispose temporairement d’une marge énergétique importante. Elle peut choisir de ralentir une partie de son appareil de production pour retrouver un équilibre à court terme, ou chercher à accélérer suffisamment l’électrification pour utiliser cette abondance afin de réduire ses importations de combustibles fossiles.
C’est probablement autour de cet arbitrage que devrait se construire une partie du débat énergétique des prochaines années.
Car la question qui se pose désormais n’est peut-être plus de savoir si la France saura produire suffisamment d’électricité décarbonée.
Elle est de savoir si elle saura quoi en faire.
