Hiver 2026 : l’Europe entre deux fournisseurs de dernier recours

En octobre 2026, l’Arabie saoudite a laissé ses clients européens sans brut sous contrat, le gaz européen a retrouvé ses niveaux de 2022, Washington a négocié du gazole avec Moscou tout en se dotant d’une arme tarifaire contre les acheteurs d’énergie russe, et l’Union a répondu par des conclusions de sommet ; à l’entrée de l’hiver, l’Europe se retrouve face à deux fournisseurs de dernier recours, l’un à l’ouest et l’autre à l’est, qui ont chacun leurs propres projets pour l’Ukraine.

Il y a une ligne que je regarde désormais avant toutes les autres dans les publications mensuelles de l’Insee, celle des produits pétroliers, parce qu’elle raconte la géopolitique mieux que bien des notes d’analyse : en octobre, elle affiche 36,2 % de hausse sur un an, et derrière ce chiffre il y a un détroit d’Ormuz en guerre depuis huit mois, un oléoduc saoudien frappé par des drones, des raffineries russes ciblées par l’Ukraine et un président américain qui demande à Kiev de cesser de les viser. Pour quiconque gère une flotte de véhicules, une chaudière industrielle ou un contrat d’électricité, la carte du monde s’est rapprochée de la facture à une vitesse que nous n’avions plus connue depuis l’hiver 2022, et le mois d’octobre a montré que cette proximité s’installe.

Le Golfe ferme le robinet européen

Tout part du 28 février, quand l’opération conjointe américano-israélienne contre l’Iran a provoqué la fermeture de fait du détroit d’Ormuz, par lequel transitait avant la guerre environ un cinquième du pétrole consommé dans le monde ; depuis, le Golfe vit au rythme des trêves et des reprises de frappes, de la trêve fragile d’avril aux salves de juillet, et les attaques contre la navigation n’ont pas cessé, au point que la synthèse d’octobre de Diploweb relève encore des tirs contre des navires dans le golfe Persique et des frappes houthies sur l’aéroport de Riyad.

Le coup le plus direct porté à l’Europe est venu en septembre. L’Arabie saoudite avait construit avec son oléoduc Est-Ouest une route de contournement d’Ormuz vers la mer Rouge, et c’est cette route que des milices soutenues par l’Iran ont frappée à la mi-septembre ; le 18 septembre, Bloomberg révélait qu’Aramco avait prévenu ses clients européens sous contrat de long terme qu’ils ne recevraient aucun brut pour le mois d’octobre, une décision qui, selon les sources de l’agence, visait l’ensemble des acheteurs européens pendant que les volumes disponibles étaient réorientés vers l’Asie. Le polonais Orlen, qui tire environ 40 % de son brut d’Aramco selon Reuters, s’est mis aussitôt à acheter du brut de mer du Nord, américain, kazakh, algérien et guyanais, et l’Azerbaïdjan a joué tout le mois le rôle de fournisseur d’appoint jusqu’à ce qu’Aramco, fin octobre, recommence à livrer en proposant des cargaisons à prix réduits.

Le gaz suit la même pente. Dans une tribune publiée le 16 octobre par Le Diplomate, l’essayiste H16 rappelait que QatarEnergy avait prolongé jusqu’en novembre sa force majeure sur le GNL et que les stocks européens n’étaient remplis qu’à 70 % environ au 25 septembre, une quinzaine de points sous la moyenne des cinq dernières années ; ils abordent l’hiver autour de 75 %, avec de fortes disparités entre pays, et le prix de référence TTF a touché 100 euros le mégawattheure le 28 octobre, une première depuis 2022. Un contrat de long terme, signé avec un fournisseur réputé fiable, s’est révélé en un mois aussi fragile que l’oléoduc qui l’alimentait, et cette leçon vaut bien au-delà du raffinage.

Washington, protecteur et marchand

Le 18 septembre, le jour même où Aramco prévenait les raffineurs européens, Donald Trump signait la loi H.R. 5334, votée par la Chambre des représentants par 262 voix contre 159 après le Sénat par 86 voix contre 11, qui élargit les sanctions contre la Russie, prolonge celles qui visent l’Iran et autorise le président à frapper de droits de douane allant jusqu’à 100 % les produits des cinq plus gros acheteurs de pétrole et de gaz russes. Les droits ne sont pas automatiques, la Maison Blanche garde la main sur les pays visés, les taux et les dérogations, et le texte prévoit une exemption pour les alliés européens qui importent moins de 15 % de leur gaz de Russie et réduisent activement leur dépendance, les autres acheteurs faisant l’objet d’un réexamen tous les 180 jours par le représentant américain au commerce ; la Chine et l’Inde sont les premières visées, mais l’instrument est désormais sur la table pour qui que ce soit.

Dans le même temps, Washington négocie avec Moscou. Selon la synthèse d’Axelle Degans pour Diploweb, Donald Trump a annoncé en octobre un accord lui permettant d’obtenir rapidement 300 000 tonnes de gazole russe, puis 500 000 après les élections de mi-mandat, avec pour priorité de calmer la colère des automobilistes américains face à la hausse du carburant ; il a demandé à Volodymyr Zelensky de cesser les frappes sur les raffineries russes, qui réduisent l’offre mondiale de diesel au moment où le Golfe exporte moins, et Sergueï Lavrov a été reçu à Washington à l’occasion du G20 pendant que les Européens votaient un nouveau train de sanctions. La même administration autorisait la vente de 500 missiles Patriot à Kiev, et des responsables du Pentagone demandaient à des dirigeants européens, baltes en particulier, de modérer leurs propos sur la Russie pour ne pas nuire aux discussions ; des négociations directes entre Russes et Ukrainiens sous médiation américaine sont annoncées à Abou Dhabi pour novembre.

Pour l’Europe, le résultat est un partenaire qui cumule les rôles : il assure une partie de sa défense, lui vend son gaz naturel liquéfié, dispose d’une arme tarifaire contre ceux qui achètent russe et négocie lui-même avec la Russie le prix de la paix en Ukraine. H16 résume cette position, avec une économie de mots qui n’engage que lui, en reprochant aux dirigeants européens d’avoir « fait d’un protecteur un créancier » ; sans reprendre la formule, plusieurs analyses convergent pour voir dans les décisions de septembre et d’octobre une pression destinée à amener les Européens vers un règlement négocié depuis Washington, quand l’administration américaine les présente comme la voie la plus rapide pour mettre fin à la guerre, une analyse que Diploweb juge loin d’être partagée.

Moscou produit, l’Inde raffine, l’Europe paie

Le second fournisseur de dernier recours se trouve à l’est, et il n’a jamais vraiment quitté le marché européen. Les sanctions ont surtout déplacé les flux : en s’appuyant sur les données du Centre for Research on Energy and Clean Air et de Novaya Gazeta Europe, H16 rappelle que l’Inde a absorbé 36 % du brut russe exporté depuis fin 2022, que les exportations pétrolières indiennes vers l’Union sont passées en deux ans de 8,7 à 19,2 milliards de dollars, et que l’Union reste le premier client du GNL russe, dont elle absorbe près de la moitié des exportations. Une partie du gazole qui arrive à Rotterdam avec un certificat d’origine indien a donc commencé sa vie dans un puits de Sibérie occidentale, et la loi H.R. 5334 menace précisément ce circuit : si New Delhi réduit ses achats russes pour préserver son accès au marché américain, l’Europe perd une source de diesel l’hiver même où Riyad la prive de brut, et si New Delhi maintient ses achats, chaque cargaison indienne devient un risque pour les banques et les assureurs qui la financent.

Le levier russe fonctionne aussi à l’intérieur de l’Union. L’oléoduc Droujba fait de la Hongrie et de la Slovaquie des points de blocage permanents, et le renouvellement des sanctions européennes en septembre s’est obtenu au prix du retrait de la liste des oligarques Alicher Ousmanov et Mikhaïl Fridman, à l’issue d’un blocage franco-slovaque, selon des informations d’Euronews et du Slovak Spectator reprises par H16 ; d’après plusieurs diplomates cités par ces médias, Paris aurait poussé la sortie d’Ousmanov dans le cadre d’une négociation sur des ressortissants français détenus en Azerbaïdjan.

Ces éléments dessinent une Europe qui achète son énergie, directement ou par intermédiaire, aux deux puissances qui négocient entre elles l’avenir de sa frontière orientale, et qui dispose de peu de marges pour peser sur cette négociation tant que ses réservoirs dépendent de leurs décisions. Le Conseil européen des 15 et 16 octobre a pris acte de la situation en soulignant qu’il était essentiel de lutter contre les prix élevés de l’énergie et en invitant à regrouper la demande sur une base volontaire, ce qui constitue une réponse de moyen terme à une contrainte qui se joue sur les trois prochains mois, avec un hiver dont la météo annonce un début doux sous l’effet d’El Niño mais n’exclut pas un retour du froid en janvier et février, au moment où les stocks seront au plus bas.

Le réarmement, seule politique industrielle qui avance

Face à cette dépendance, le domaine où l’Europe agit le plus vite reste la défense, et les chiffres d’octobre lui donnent un poids industriel réel. Les dépenses de défense devraient atteindre 2,6 % du PIB européen en 2026, contre 1,9 % en 2024, et le directeur exécutif de l’Agence européenne de défense, André Denk, les voit cumuler 547 milliards d’euros en 2029 si la tendance se maintient, contre 218 milliards en 2021 ; l’Union, qui produisait entre 300 000 et 400 000 obus par an en 2022, en fabrique désormais plus de deux millions selon le commissaire à la défense Andrius Kubilius, et sur les quelque 83 milliards d’euros de contrats allemands prévus entre septembre 2025 et décembre 2026, seuls 8 % environ vont à des systèmes américains. L’instrument de prêts SAFE, doté de 150 milliards d’euros, impose de son côté une préférence européenne, et le Journal du Net voit dans ce réarmement le premier moteur du rebond manufacturier de la zone euro, dont l’indice PMI est repassé au-dessus de 52.

Ce réarmement reste pourtant largement national. Dans une analyse publiée le 8 octobre avec le CEPR, Le Grand Continent observe que les États européens ont augmenté leurs dépenses militaires de plus de 45 % depuis 2022 tout en externalisant une part significative de leur effort auprès de l’industrie américaine, et que la multiplication des instruments communautaires n’a pas empêché ce qu’il appelle un « réarmement des États contre l’Europe » ; la consolidation de la base industrielle de défense que Washington avait imposée à ses propres industriels dans les années 1990 reste hors de portée d’une Union sans autorité fédérale capable de l’ordonner.

Le résultat est un continent qui fabrique à nouveau des munitions à un rythme qu’il n’avait plus connu depuis des décennies, et qui fait tourner ces mêmes usines avec une énergie achetée, directement ou non, aux deux puissances dont il cherche à réduire sa dépendance, et la question de savoir combien de temps ces deux trajectoires pourront coexister commande en grande partie la suite.

Ce que cela change pour une entreprise industrielle

Vue depuis un site de production ou une agence de services, cette géopolitique se traduit d’abord en clauses. L’épisode Aramco a montré qu’un contrat d’approvisionnement de long terme ne vaut que ce que vaut l’infrastructure qui le sert, et il invite à relire les clauses de force majeure de nos propres contrats d’énergie et de matières, dans les deux sens : celles que nos fournisseurs peuvent invoquer contre nous, et celles que nous pouvons opposer à nos clients quand le carburant d’une flotte d’intervention prend 36 % en un an. Les mécanismes d’indexation sur l’énergie, souvent négociés à la marge dans les contrats de maintenance ou de travaux, redeviennent une ligne qui décide de la rentabilité d’un marché entier.

Elle se traduit ensuite en cartographie de dépendances. La loi H.R. 5334 vise d’abord les États acheteurs d’énergie russe, et elle crée un risque tarifaire réexaminé tous les 180 jours pour les pays qui ne remplissent pas les conditions d’exemption, et elle fragilise les circuits de produits raffinés qui passent par l’Inde ; savoir d’où viennent réellement le gazole de nos véhicules, les solvants de nos ateliers ou les composants de nos fournisseurs devient une question d’exposition géopolitique autant que de prix d’achat.

Elle se traduit enfin en demande. Le réarmement européen ouvre des volumes réels pour les sous-traitants, les fabricants d’équipements et les prestataires de services industriels, mais ces volumes se distribuent pays par pays, avec des règles d’achat nationales, et l’analyse du Grand Continent suggère que cette fragmentation durera ; une entreprise qui veut y prendre sa part doit s’organiser pour répondre à plusieurs donneurs d’ordre publics aux exigences différentes, avec les coûts commerciaux que cela suppose.

Reste un scénario que peu de comités de direction ont encore posé sur la table, alors que les négociations d’Abou Dhabi s’ouvrent en novembre : celui d’un règlement en Ukraine conclu sous l’égide de Washington, qui pourrait s’accompagner d’une pression pour rouvrir certains flux d’énergie russe vers l’Europe. Un tel accord ferait probablement baisser les prix et soulagerait les industriels énergivores, tout en reconstituant la dépendance dont l’Europe a passé quatre ans à essayer de sortir, et c’est précisément le genre de bifurcation qu’il vaut mieux avoir chiffrée avant qu’elle n’arrive, avec, d’un côté, un hiver passé à 100 euros le mégawattheure et, de l’autre, un printemps 2027 où le gaz redeviendrait bon marché à une condition politique précise.

Sources