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L’IA est une nouvelle ressource industrielle

En reliant l’IA à l’électricité et à la masse salariale, Arthur Mensch rappelle que la bataille ne se jouera pas seulement dans les usages, mais dans l’accès à l’énergie, aux infrastructures et à la valeur créée par le travail automatisé.

J’ai écouté l’audition d’Arthur Mensch devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, ce 12 mai, et je m’attendais à entendre ce que l’on entend habituellement quand un patron de la tech parle aux députés : un plaidoyer pour moins de règles, un appel à plus d’argent, une démonstration de force sur la productivité, quelques formules sur l’innovation. Il y a un peu de tout cela, bien sûr. Mais ce qui m’a arrêté, c’est une phrase que j’ai entendue revenir plusieurs fois, presque par évidence, comme une chose que l’on n’aurait plus besoin de démontrer : “Nous transformons de l’électricité en génération de tokens”. Cette formule peut sembler technique, presque banale pour qui suit le sujet, mais elle déplace le centre de gravité du débat sur l’intelligence artificielle, et elle le déplace sérieusement.

Pendant des mois, on nous a expliqué que l’IA générative serait d’abord un outil, un copilote, un assistant, une couche logicielle de plus dans une économie déjà saturée de logiciels. Et puis arrive cet entrepreneur, qui n’est pas un syndicaliste ni un climatologue, et qui dit aux parlementaires : non, l’IA, ce n’est pas un service comme un autre, c’est une industrie qui transforme une ressource physique, l’électricité, en une ressource cognitive, la génération de tokens, c’est-à-dire de texte, d’analyses, de raisonnement, d’agents capables d’exécuter des tâches. La métaphore qu’utilise Arthur Mensch est presque minière : si le token est la matière première de cette nouvelle économie, alors “la mine, c’est le data center”. On parle de GPU, de raccordements, de refroidissement, de foncier, de contrats d’électricité, de capacité de calcul. On parle, en somme, d’une industrie lourde déguisée en service numérique.

Ce déplacement n’est pas qu’une figure de style. Il commande tout le reste de l’audition, et notamment le chiffre qui a circulé partout, sans que beaucoup en aient saisi la portée. Arthur Mensch indique que la consommation d’intelligence artificielle de Mistral pour ses propres employés représente déjà 10 % de la masse salariale de l’entreprise, et que si l’on extrapole, dans trois ou quatre ans, 10 % de la masse salariale en Europe représenteraient environ un trilliard d’euros. Posons les choses simplement : si une entreprise consacre demain l’équivalent d’un dixième de ce qu’elle paie à ses salariés à acheter de la capacité IA, alors l’IA cesse d’être une dépense IT, une ligne dans le budget de la DSI, un poste qu’on arbitre entre deux abonnements logiciels. Elle devient une catégorie de dépense comparable à la rémunération du travail. “L’IA, c’est des coûts, des dépenses et un déficit commercial potentiel qui est de l’ordre des 10 % de la masse salariale européenne”, dit-il devant les députés, et il a raison de préciser que ce ne sont pas de petits chiffres.

Ce que je trouve frappant, en relisant ses propos, c’est qu’il évite de prendre le débat par le bout habituel, celui des gains de productivité individuels. La question, dans son cadrage, n’est plus de savoir si l’IA fait gagner trente minutes par jour à un ingénieur, ni si elle remplace ou non un développeur junior. La question, c’est de savoir où va l’argent qui finançait jusque-là le travail humain, une fois qu’une partie de ce travail est exécutée par des modèles. “Il n’est pas exclu que vous ayez dans certains domaines une augmentation du chômage et d’une certaine manière un déplacement de la valeur du travail vers le capital, un capital qui n’est pour le moment largement pas du capital européen”, prévient-il. La phrase est sèche, et elle dit en réalité une chose très politique : si l’Europe consomme massivement de l’IA produite ailleurs, ce qu’elle dépensait hier en salaires sur son sol partira demain en abonnements vers d’autres continents, et la fraction qui restera ici se réduira à celle des intégrateurs et des fournisseurs d’électricité.

C’est là, je crois, que la question énergétique cesse d’être un sujet d’écologistes pour devenir un sujet d’industriels. Si transformer des électrons en tokens est la nouvelle équation, alors la course à l’IA est aussi, mécaniquement, une course à l’énergie, aux sites, aux raccordements, aux contrats long terme. Arthur Mensch décrit la situation sans détour : les acteurs américains “saturent leur électricité pour la transformer en IA”, ils disposent de bilans capables d’engager des montants considérables avant même que la demande européenne n’existe pleinement, et ils signent des contrats qui sécurisent par avance la capacité disponible sur le sol européen. La fenêtre qu’il décrit est étroite, deux ans à peu près, au-delà desquels l’offre risque d’être préemptée pour longtemps. “Même si vous résolvez le problème de la demande, vous avez un problème d’offre : une fois que l’offre est monopolisée par des acteurs américains, soudain nous n’avons plus d’offre. Nous ne pouvons plus transformer des électrons en tokens”, résume-t-il. À cela s’ajoute un risque que les industriels traditionnels n’avaient pas vu venir : une forte demande électrique liée à l’IA, dans un monde “où il n’y a pas assez d’électricité”, risque d’entraîner des “conflits d’usage et donc de l’inflation”. Autrement dit, le kilowattheure qui ira au data center n’ira pas à l’aciérie, à l’électrolyse, au train, au logement, à l’usine qui essaie de se décarboner, et cette concurrence n’aura pas seulement des effets sur les prix, elle aura des effets sur les choix industriels qu’un pays peut encore se permettre.

Quand on entend tout cela depuis une fonction industrielle, depuis une direction d’activité qui pilote des chantiers, des contrats, des effectifs, des consommations, l’effet est curieux : le débat sur la souveraineté change soudain de texture. La souveraineté cesse d’être un mot incantatoire que l’on répète dans les colloques, un drapeau planté sur un modèle européen, une posture défensive contre une réglementation hostile. Elle redevient ce qu’elle a toujours été dans l’industrie lourde, c’est-à-dire une question d’accès, de stock, de contrat, de chaîne de valeur. “Il faut arrêter de penser à la souveraineté comme un isolationnisme. Dans un monde où vous importez la totalité de vos services numériques aux États-Unis, vous n’avez pas de levier”, dit Arthur Mensch, et la formule mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle ne demande pas la fermeture, elle demande la capacité. Avoir un levier, c’est pouvoir négocier, pouvoir refuser, pouvoir attendre, pouvoir basculer. Ne pas en avoir, c’est subir le prix, subir les conditions, subir le calendrier, et finir par découvrir que ce que l’on croyait être un choix d’outil était en réalité un choix d’alignement.

Il y a aussi un point que je veux souligner, parce qu’il dérange certaines lectures rapides de l’audition. Mensch précise, et c’est important, que dans la chaîne qui transforme l’électron en token, “10 % de la valeur va à celui qui fournit l’électron, 90 % à celui qui le transforme en intelligence”. Ce ratio est instructif, parce qu’il signifie que produire de l’électricité décarbonée, comme la France sait le faire, ne suffira pas à capter la valeur de l’IA. Avoir EDF, c’est utile, c’est même nécessaire, mais cela ne donne que 10 % d’un gâteau dont les neuf dixièmes se jouent ailleurs, dans les modèles, les couches d’inférence, les agents, les intégrateurs, les usages industriels. Et ce ratio doit lui-même être pris avec prudence, parce qu’une part substantielle de ces 90 % remonte aujourd’hui vers les fabricants de puces, Nvidia en tête, qui captent une rente dont aucune entreprise européenne ne dispose à cette échelle. La chaîne n’est pas symétrique, elle est très inégale, et c’est en regardant où s’accumule la marge que l’on comprend où s’accumule le pouvoir.

Je reviens, pour finir, à ce que cela veut dire pour des entreprises comme la mienne, comme celles avec lesquelles je travaille, des industriels qui ne fabriquent pas d’IA mais qui vont en consommer beaucoup. Le réflexe naturel, quand on découvre une technologie nouvelle, c’est de la traiter comme un outil de productivité, d’en mesurer le retour sur investissement projet par projet, de l’inscrire dans une feuille de route digitale, de la confier à une équipe innovation, et de passer à autre chose. Cette manière de faire n’est pas fausse, elle est simplement trop petite. Si Arthur Mensch a raison sur l’ordre de grandeur, alors l’IA va devenir une couche permanente du travail, ce qui veut dire une ligne de coût permanente, une dépendance technologique permanente, une dépendance énergétique indirecte, et une question d’architecture industrielle qu’il faudra arbitrer au niveau du comité de direction, pas au niveau du chef de projet. Choisir un fournisseur d’IA ne sera plus un choix d’éditeur logiciel, ce sera un choix proche de celui que l’on fait pour son énergéticien ou son équipementier critique, avec les mêmes questions de continuité, de réversibilité, de prix sur la durée, de partage de la valeur, de localisation des données et de localisation des emplois associés.

La question qui me reste, et que je laisse ouverte, n’est pas une question de discours, c’est une question d’allocation. Si une partie de ce que nous payions hier en salaires va se déplacer demain vers de la consommation d’intelligence artificielle, alors quelle part de cette dépense sommes-nous prêts à reconnaître comme stratégique, à financer collectivement, à prioriser en termes de capacité électrique, de foncier, de commande publique, de partenariats industriels et de formation des équipes qui vont en faire un usage productif ? Tant que nous n’aurons pas répondu à cela, nous resterons exactement ce qu’Arthur Mensch nous décrit lorsqu’il évoque le scénario du pire : des consommateurs solvables d’une intelligence produite ailleurs, qui découvriront un jour, en regardant la balance des paiements et la facture d’électricité, que le sujet n’était pas l’outil.