Le 22 janvier 2026, le Parlement européen a voté une résolution sur la souveraineté technologique par 471 voix contre 68. L’eurodéputé polonais Michał Kobosko a posé le diagnostic : si nous n’agissons pas maintenant, nous risquons de devenir une colonie numérique. Un mois plus tard, à Munich, le chancelier Merz ajoutait : personne ne nous a forcés à nous enfermer dans cette dépendance excessive vis-à-vis des États-Unis, ce manque d’autonomie est auto-infligé.
Quand un eurodéputé polonais et un chancelier allemand convergent sur un diagnostic aussi sévère, dans deux enceintes aussi différentes, il est temps de prendre la mesure de ce qui se joue.
Les chiffres de la dépendance
Selon Synergy Research Group, Amazon, Microsoft et Google contrôlent 70 % du marché européen du cloud en 2025. Les fournisseurs européens en détiennent 15 %, en recul constant depuis 29 % en 2017. Les leaders européens, SAP et Deutsche Telekom, pèsent 2 % chacun. Comme le note John Dinsdale, analyste en chef chez Synergy : il sera incroyablement difficile pour les fournisseurs européens de renverser significativement cette tendance, c’est un jeu d’échelle.
L’écart est encore plus vertigineux dans l’IA. Selon le baromètre EY 2025, les États-Unis concentrent 89 % du capital-risque mondial en IA en valeur (97 milliards de dollars), l’Europe 5 % (5,9 milliards). En 2025, les quatre géants américains ont investi 320 milliards de dollars dans leurs infrastructures IA, soit 16 fois l’enveloppe prévue par l’UE pour ses gigafactories de calcul. Les États-Unis ont produit plus de 50 % des modèles d’IA significatifs au monde, l’Europe 6 %. Et quand Trump annonce 500 milliards de dollars d’investissement dans l’IA avec 20 centres de données géants, l’initiative phare de l’UE, les AI Factories, est dotée de 1,96 milliard d’euros. Le rapport est de 250 contre 1.
Quatre textes pour reprendre le contrôle
La Commission européenne a mis sur la table au premier semestre 2026 quatre textes législatifs majeurs.
Le Digital Networks Act, proposé le 21 janvier 2026, fusionne quatre textes existants pour créer un marché unique de la connectivité, avec un “passeport unique” permettant aux opérateurs télécoms d’opérer dans toute l’Union depuis une seule notification. Le constat Draghi qui le sous-tend est net : le secteur télécom européen reste fragmenté en 27 marchés nationaux. Le Cloud and AI Development Act vise à tripler la capacité de calcul européenne en sept ans. Le Chips Act révisé renforce le contrôle sur les semi-conducteurs. Le Quantum Act pose les bases d’une stratégie quantique européenne.
En parallèle, le programme InvestAI (200 milliards d’euros d’ici 2030, dont 20 milliards pour des gigafactories IA équipées de 100 000 puces chacune) et la résolution du Parlement (Eurostack, Fonds souverain tech de 10 milliards, approche “Open Source first” dans les marchés publics) complètent l’arsenal.
La pression américaine comme accélérateur
Ces textes arrivent au moment précis où la dépendance qu’ils cherchent à réduire est instrumentalisée par Washington. L’administration Trump a menacé de sanctions les pays qui réglementent les GAFAM, et des analystes évoquent une possible révocation du Trans-Atlantic Data Privacy Framework, la base légale des transferts de données UE-US. L’ancien commissaire Thierry Breton s’est vu interdire l’entrée sur le territoire américain. L’accord de Turnberry a engagé l’Europe à acheter 35 milliards d’euros de puces IA américaines sans contrepartie.
Paradoxalement, cette pression accélère la dynamique politique européenne. Comme le note Sebastiano Toffaletti, secrétaire général de l’Alliance européenne des PME numériques, l’exploitation de cette vulnérabilité par le gouvernement américain renforce le soutien législatif à la réduction de la dépendance. La Commission a d’ailleurs lancé en novembre 2025 trois enquêtes pour déterminer si Amazon et Microsoft doivent être désignées comme gatekeepers au titre du DMA pour leurs offres cloud.
Le paradoxe : réguler ce qu’on ne possède pas
L’Europe sait réguler, c’est incontestable. L’AI Act est le premier cadre mondial pour une IA encadrée juridiquement. NIS2 impose la résilience cyber. Le Cyber Resilience Act encadre la sécurité des produits numériques. SecNumCloud pose les standards du cloud de confiance. Le corpus est impressionnant.
Mais à quoi sert une souveraineté réglementaire si elle s’exerce sur des infrastructures que l’on ne possède pas ? La plateforme Bleu, certifiée SecNumCloud mais construite sur la technologie Azure de Microsoft, incarne cette ambiguïté : la souveraineté est formelle, pas réelle.
Le temps joue contre l’Europe. Le marché européen du cloud devrait atteindre 256 milliards de dollars en 2026, en croissance de 15 % par an. Chaque contrat cloud reconduit avec un hyperscaler américain renforce le verrouillage technologique. L’adoption massive de l’IA générative crée une nouvelle couche de dépendance : les entreprises qui déploient GPT-4, Claude ou Gemini construisent des workflows entiers autour de modèles américains. Le jour où ces modèles deviennent un outil de pression géopolitique, la dépendance sera opérationnelle, pas seulement commerciale.
Quelques signaux existent : OVHcloud a dépassé le milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2025, Mistral AI a levé 1,7 milliard d’euros. Mais les analystes estiment qu’il faudra au moins une décennie pour modifier significativement l’infrastructure numérique européenne, et pendant ces dix années, la dépendance va croître, pas diminuer.
La vraie question
L’Europe produit les meilleurs règlements du monde pour encadrer des technologies qu’elle n’a pas construites, hébergées sur des infrastructures qu’elle ne contrôle pas, financées par des capitaux qui ne sont pas les siens. Les quatre textes de 2026 et le programme InvestAI tentent de corriger cette situation, mais l’écart d’investissement est d’un tel ordre de grandeur que la question n’est plus de savoir si l’Europe peut rattraper son retard, mais si elle peut construire un modèle différent qui ne repose pas sur la domination par l’échelle.
L’Europe a les textes. Il lui manque les serveurs, les puces et les modèles. Et chaque contrat cloud reconduit par défaut est un vote de fait contre la souveraineté que l’on proclame.
Sources
- Parlement européen, résolution souveraineté technologique, 22 janvier 2026 (vote 471-68)
- Synergy Research Group, parts de marché cloud Europe, 2025 : srgresearch.com
- EY, “Baromètre du capital-risque 2025”, janvier 2026 : ey.com
- Commission européenne, Digital Networks Act, janvier 2026 : digital-strategy.ec.europa.eu
- Commission européenne, AI Act : digital-strategy.ec.europa.eu
- CNBC, “Four charts show how reliant Europe is on U.S. digital infrastructure”, février 2026
- Euractiv FR, “Les États-Unis prévoient d’investir 500 milliards dans l’IA”, janvier 2025
- Rapport Draghi, septembre 2024
- Stanford AI Index 2024
