Dans les trois premiers mois de 2024, la Russie a produit autant de munitions que l’ensemble de l’OTAN sur une année entière, selon les données de l’Alliance elle-même. Le ratio est de quatre contre un. Le secrétaire général Mark Rutte a averti que la Russie pourrait constituer une menace militaire directe d’ici 2029. En parallèle, la Commission européenne approuvait fin mars 2026 une aide de 15 milliards d’euros pour la France dans le cadre du programme SAFE, un mécanisme de 150 milliards destiné à relancer l’investissement de défense en Europe.
Entre le ratio de production de munitions et l’enveloppe SAFE, il y a un gouffre que les chiffres masquent mal : l’Europe a l’argent, elle n’a pas les usines.
Le modèle de la paix
L’industrie de défense européenne fonctionne depuis la fin de la guerre froide sur un modèle de flux tendu et de petites séries : des équipements sophistiqués, en quantités limitées, avec des délais longs et des marges élevées. Ce modèle est optimisé pour la paix.
Dassault Aviation a dû réduire sa production de Rafale pendant un an et demi, de 2023 à 2025, à peine plus d’un avion par mois, pour se reconfigurer et passer à trois appareils mensuels à partir de 2026. Un an et demi de transition pour un avion supplémentaire par mois : c’est la réalité de la montée en cadence dans un outil industriel conçu pour l’artisanat de précision.
Pour les munitions, le constat est encore plus sévère. L’UE s’était engagée à fournir un million d’obus de 155 mm à l’Ukraine d’ici le printemps 2024, elle n’a pas tenu cette promesse. Le plan ASAP (500 millions d’euros) visait à porter la capacité européenne à 2 millions d’obus par an d’ici fin 2025, mais même avec cet objectif atteint, la capacité européenne resterait à peine suffisante pour atteindre la parité avec la production russe mensuelle, sans marge pour reconstituer les stocks. En face, la Russie est passée de 400 000 obus par an en 2022 à environ 4,2 millions en 2025.
SAFE : 150 milliards, et après ?
Le programme SAFE, adopté le 27 mai 2025, est un précédent historique : l’UE emprunte directement sur les marchés de capitaux pour financer la défense. Les 150 milliards de prêts à taux préférentiels financent des acquisitions conjointes entre au moins deux États membres, avec une condition clé : 65 % de la valeur du système d’arme doit être réalisée dans l’UE ou chez un partenaire associé (Ukraine, EEE). Les composants extra-européens ne peuvent excéder 35 % du coût total.
La Pologne est le premier bénéficiaire (43,7 milliards), suivie de la Roumanie (16,7), la Hongrie et la France (16,2 chacune), l’Italie (14,9). Dix-neuf États membres ont exprimé leur intention de participer, pour des montants excédant déjà le budget disponible. Selon MILMAG, les 150 milliards pourraient être épuisés dès début 2026, ouvrant des discussions sur un mécanisme de remplacement.
Mais l’argent ne crée pas les usines. Qui construit les lignes de production, qui forme les opérateurs, qui sécurise les chaînes d’approvisionnement ? L’Europe ne dispose que d’un seul producteur majeur de TNT, en Pologne. Les délais de livraison pour un système Patriot atteignent dix ans. Le goulot d’étranglement n’est pas financier, il est industriel.
La fragmentation, maladie chronique
L’Europe maintient des dizaines de programmes d’armement concurrents, financés par des budgets nationaux insuffisants pour atteindre individuellement la masse critique. Là où les États-Unis convergent vers un seul avion de chasse de nouvelle génération, l’Europe finance le SCAF (franco-allemand-espagnol) et le Tempest (italo-britannico-japonais) en parallèle.
Chaque État membre veut que ses propres industriels bénéficient des fonds européens. La France pousse Dassault, MBDA et Naval Group. L’Allemagne défend Rheinmetall et KNDS. L’Italie protège Leonardo. Le résultat est un écosystème où chacun produit un peu de tout, sans que personne ne produise assez de quoi que ce soit.
SAFE tente de corriger cette fragmentation via les achats conjoints, complété par l’EDIP (1,5 milliard d’euros, novembre 2025) pour structurer l’achat conjoint à long terme, et le Fonds européen de défense (1 milliard en 2026, 31 sujets de recherche). Mais les montants restent modestes : 1,5 milliard pour l’EDIP quand l’Europe dépense collectivement plus de 300 milliards par an pour sa défense.
Le facteur américain
Depuis sa réélection, Trump a multiplié les signaux de désengagement, exigeant des alliés qu’ils portent leurs dépenses bien au-delà de 2 % du PIB. L’accord de Turnberry (juillet 2025) a engagé l’Europe à investir plus de 500 milliards dans l’économie américaine et à acheter 35 milliards de puces d’IA fabriquées aux US, sans contrepartie symétrique.
La majorité des achats d’armement européens se fait hors d’Europe, essentiellement aux États-Unis. La clause des 65 % de contenu européen dans SAFE vise à inverser cette tendance, mais elle suppose que l’industrie européenne soit capable de fournir les systèmes demandés, dans les délais et aux coûts requis. Ce n’est pas encore le cas pour de nombreuses catégories d’équipement.
La vraie question
En janvier 2026, Emmanuel Macron a rappelé les industriels à leurs responsabilités : prendre plus de risques, augmenter les cadences, faire de l’indépendance une obsession. Mais il n’y a toujours pas de budget voté pour 2026. Olivier Andriès, président du GIFAS, s’inquiète publiquement dans L’Usine Nouvelle de cette incertitude qui pourrait compromettre la loi de programmation militaire.
Les industriels ne monteront pas en cadence sans visibilité sur les commandes. L’État ne peut pas commander sans budget voté. Et l’Europe ne peut pas atteindre l’objectif de couvrir 55 % de ses besoins de défense de manière autonome d’ici 2030 si chaque État continue de protéger ses champions nationaux.
L’Europe dépense collectivement plus de 300 milliards d’euros par an pour sa défense, dispose d’une économie de 50 000 milliards de dollars, et n’arrive pas à produire suffisamment de munitions pour soutenir un conflit à ses frontières. Le problème n’est pas l’argent. C’est la manière dont il est dépensé : dispersé entre 27 armées, 27 stratégies industrielles et 27 définitions de la souveraineté.
Sources
- OTAN, données production de munitions Russie/OTAN, 2025
- Atlas Institute, “The Strategic Ammunition Gap”, octobre 2025
- Commission européenne, programme SAFE, mars 2026 : commission.europa.eu
- Vie-publique.fr, “Programme européen SAFE : 150 milliards d’euros de prêts”, juin 2025
- Toute l’Europe, “Défense : que fait l’UE pour produire et acheter européen ?”, décembre 2025
- Techniques de l’Ingénieur, “Les critères d’accès au programme SAFE restent à définir”, juin 2025
- Institut IERAS, “Réarmement européen : quel bon format des industries de défense ?”, juin 2025
- L’Usine Nouvelle, déclarations Olivier Andriès (GIFAS) sur l’absence de budget 2026
- Rapport Draghi sur la compétitivité européenne, septembre 2024
- Jamestown Foundation, production de munitions russes, 2025
