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La vallée de la batterie existe. Reste à savoir si elle tiendra.

Le 11 décembre 2025, Verkor a inauguré sa première gigafactory à Bourbourg, près de Dunkerque. Un investissement de 1,5 milliard d’euros, une capacité initiale de 16 GWh par an, 1 200 emplois directs. Le même jour, à 1 500 kilomètres de là, Northvolt achevait de mourir. La start-up suédoise, qui avait levé plus de 13 milliards d’euros et employé 5 000 personnes, n’a jamais réussi à produire en série. Faillite en novembre 2024, dépôt de bilan en mars 2025, rachat par l’américain Lyten en juillet pour 5 milliards de dollars. Les brevets et les sites sont passés sous pavillon américain.

Ces deux événements racontent la même histoire par ses deux extrémités : l’Europe sait annoncer des gigafactories, mais le passage à la production de masse reste un exercice que très peu réussissent.

Ce que Northvolt a appris à toute l’Europe

Northvolt avait tout sur le papier : un fondateur venu de Tesla, Volkswagen et Goldman Sachs au capital, des commandes de BMW et Volvo, une usine à Skellefteå avec une cible de 60 GWh. Mais les enquêtes de Reuters et du Financial Times ont documenté des pannes de machines à répétition, un personnel inexpérimenté et une dépendance à 70 % aux équipements chinois. Les cellules présentaient des défauts récurrents, et BMW a rompu en juin 2024 un contrat de 2 milliards de dollars pour se tourner vers Samsung SDI.

Guillaume Voillat, directeur de développement produit chez ACC, résumait le problème dans L’Usine Nouvelle avec une franchise rare : nous sommes une entreprise de quatre ans qui apprend non pas à marcher mais à courir contre des concurrents qui ont quinze ans. L’Agence internationale de l’énergie l’a confirmé dans un rapport de mars 2025 : les plus petits fabricants peinent à augmenter la production et à atteindre des rendements suffisants face aux producteurs asiatiques.

Quatre gigafactories, quatre réalités

Les Hauts-de-France accueillent désormais quatre projets, mais il serait imprudent de les mettre dans le même sac.

ACC (Stellantis, Mercedes-Benz, Saft) a inauguré en 2024 à Douvrin, mais L’Usine Nouvelle rapporte un démarrage délicat. Stellantis a d’ailleurs lancé en parallèle une usine LFP en Espagne avec le chinois CATL, ce qui en dit long sur la confiance dans la filière européenne seule. AESC (japonais, détenu par le chinois Envision) produit à Douai depuis 2025, illustrant une réalité que le récit de la “vallée européenne” a tendance à gommer : une part significative de la production repose sur des capitaux et des technologies asiatiques.

Verkor, la start-up grenobloise, est le cas le plus intéressant. Entreprise française adossée à Renault (20 % du capital), elle est entrée en phase de qualification industrielle fin 2025 et prévoit la production en série dans les prochains mois pour équiper l’Alpine A390. Les batteries seront 70 % plus écologiques que celles importées d’Asie, avec une ambition de 50 GWh en 2030 puis 70 GWh en 2035. Le lien avec Renault, à la fois actionnaire et client, crée un ancrage industriel que Northvolt n’avait jamais eu.

ProLogium (Taïwan, batteries solides) a posé sa première pierre le 10 février 2026, avec plus d’un an de retard. Production prévue fin 2028 au lieu de 2026, la start-up ayant choisi de passer directement à la quatrième génération de sa technologie. Investissement de 5,2 milliards d’euros, dont 1,5 milliard d’argent public : le projet le plus ambitieux et le plus risqué de la vallée.

L’écosystème qui manque

Une gigafactory sans ses fournisseurs locaux, c’est une usine d’assemblage, pas une filière. L’usine d’électrolytes d’Enchem, qui devait être terminée en mai 2026 à côté de Verkor, n’avait pas posé sa première pierre fin octobre 2025, le coréen attendant une réponse sur le crédit d’impôt C3IV. Les projets de XTC New Energy et d’Orano pour les matériaux cathodiques et le recyclage restent incertains. L’Usine Nouvelle note que l’emballement autour de la vallée de la batterie est retombé.

Plus fondamentalement, l’Europe ne contrôle aucun maillon de la chaîne amont : lithium, cobalt, nickel, graphite. La Chine maîtrise une part écrasante du raffinage. L’Europe pèse 3 % de la production mondiale de cellules et vise 25 % d’ici 2030, mais selon T&E, au moins 100 GWh de capacité prévue ont été annulés en 2024, et 11 des 16 gigafactories pilotées par des entreprises européennes sont en retard ou annulées.

Le marché automobile, juge de paix

Toute la viabilité de ces usines repose sur un pari : que la demande de véhicules électriques en Europe continue de croître. Or les ventes ne représentent encore que 15 % du marché, les constructeurs freinent, et la Commission vient d’accorder un nouveau délai sur les objectifs d’électrification. Emmanuel Macron a prévenu en octobre 2025 : si demain on abandonne l’objectif de 2035, oubliez les usines de batteries électriques européennes.

La concurrence chinoise ajoute une pression supplémentaire. CATL et BYD ne se contentent plus d’exporter : ils installent des usines en Europe et proposent des batteries LFP à des coûts que les fabricants européens ne peuvent pas encore atteindre. La Chine contrôle 80 % de la production mondiale et chaque maillon de la chaîne, du minage au recyclage.

Ce que Verkor change malgré tout

Le piège serait de conclure que la relocalisation est un combat perdu. Verkor prouve qu’une entreprise française peut passer du laboratoire à la production industrielle en cinq ans, avec un ancrage territorial solide (énergie décarbonée de Gravelines, port de Dunkerque, écosystème régional). Mais la leçon de Northvolt vaut aussi pour Verkor : ce qui compte, ce n’est pas l’inauguration, c’est la montée en cadence.

Emmanuel Hache, chercheur à IFP Energies nouvelles, le dit avec lucidité : en laissant mourir Northvolt, le message envoyé aux entreprises n’est pas bon. C’est : “On ne va pas vous aider”. Si l’Europe ne maîtrise pas cette technologie, elle remplacera une dépendance aux hydrocarbures par une dépendance aux cellules asiatiques. Changer de fournisseur n’est pas changer de modèle.

La vallée de la batterie est un début, pas une fin. Elle sera ce qu’on en fera : une filière industrielle intégrée, ou une collection de projets isolés dans un paysage de plaine.


Sources

  • Région Hauts-de-France, “Batteries : la gigafactory Verkor est inaugurée !”, décembre 2025
  • L’Usine Nouvelle, “À Dunkerque, les projets autour de la batterie avancent… mais moins vite que prévu”, février 2026
  • L’Usine Nouvelle, “La chute de Northvolt, un test pour la crédibilité de l’Europe”, novembre 2024
  • Connaissances des énergies, “Gigafactory Verkor à Dunkerque : symbole ou catalyseur ?”, décembre 2025
  • Verkor, communiqués officiels, décembre 2025 et mars 2026 : verkor.com
  • AIE, rapport batteries, mars 2025
  • T&E, analyse des capacités annulées en Europe, 2024
  • Reuters et Financial Times, enquêtes sur Northvolt, 2024
  • IFP Energies nouvelles, analyse d’Emmanuel Hache, mars 2025