Industrie française 2025 : l’année où l’on a cessé de décider

2025 ne restera pas dans l’histoire industrielle française comme une année de choc. Aucune vague de fermetures massives, aucun effondrement brutal de l’emploi industriel, aucun signal spectaculaire comparable aux grandes désindustrialisations du passé. Et pourtant, considérer que l’industrie française va bien serait une erreur d’analyse majeure. 2025 marque une rupture plus discrète, mais plus dangereuse : celle de la trajectoire. L’appareil industriel tient encore, mais l’élan s’est brisé. Non par destruction, mais par abstention.

Sur le papier, les indicateurs restent rassurants. L’emploi industriel recule légèrement sur un an, sans provoquer de crise sociale visible. Le nombre de sites industriels ne s’effondre pas. Certaines ouvertures et extensions existent encore, mais elles sont nettement moins nombreuses qu’entre 2021 et 2023. Pris isolément, ces signaux invitent à la prudence. Pris ensemble, ils racontent autre chose : une industrie qui ne disparaît pas, mais qui cesse de se projeter.

C’est là que 2025 devient une année charnière. L’industrie française ne s’effondre pas parce qu’elle n’est plus dans une logique de fermeture brutale. Elle s’érode parce que les décisions structurantes ne sont plus prises. Le véritable signal faible de l’année n’est ni l’emploi ni le nombre d’usines, mais l’investissement productif. Les données consolidées de CAPEX industriels lourds ne seront disponibles qu’en 2026, mais les signaux avancés convergent déjà. Les enquêtes de conjoncture de la Banque de France montrent un ralentissement net des projets d’investissement. Les fédérations sectorielles évoquent des projets reportés ou redimensionnés. Sur le terrain, les industriels parlent de comités d’investissement qui n’arbitrent plus.

Concrètement, cela se traduit par des projets de nouvelles lignes validés techniquement mais gelés financièrement, par des extensions prévues pour accompagner la croissance qui restent à l’état de plans, par des projets de modernisation profonde repoussés de plusieurs années. Les industriels continuent d’investir, mais différemment : retrofit plutôt que construction, automatisation défensive plutôt qu’expansion, projets courts et réversibles plutôt que paris industriels à quinze ans. L’industrie française n’investit plus pour croître. Elle investit pour tenir.

La carte des emplois industriels en danger publiée à l’automne 2025 par Les Échos rend visible ce que les statistiques agrégées peinent encore à capter. Elle recense des dizaines de sites industriels, représentant plusieurs dizaines de milliers d’emplois potentiellement concernés, répartis sur l’ensemble du territoire et touchant tous les grands piliers industriels : métallurgie, chimie, agro-industrie, automobile, énergie, emballage, biotech. Ce qui frappe n’est pas l’ampleur d’une crise localisée, mais sa diffusion. On ne voit pas un bassin s’effondrer pendant que les autres résistent. On voit une multitude de points, de tailles différentes, dans des territoires très différents. Ce n’est pas une crise sectorielle. C’est un phénomène systémique.

Surtout, la majorité des situations recensées ne sont pas des fermetures nettes. Ce sont des réductions progressives, des projets gelés, des sites placés sous revue stratégique. Autrement dit, la phase qui précède la sortie. C’est là que la désindustrialisation de 2025 devient spécifique : elle ne fait pas de bruit. Elle s’installe.

Toutes les non-décisions industrielles ne se ressemblent pas, et l’année en révèle une mécanique claire. Les projets de croissance sont les premiers arbitrés à la baisse : nouvelles lignes, augmentations de capacité, relocalisations partielles pourtant encouragées politiquement. Viennent ensuite les projets de décarbonation, souvent gelés malgré leur pertinence stratégique, car ils cumulent risques énergétiques, financiers et réglementaires. Enfin, les projets de R&D industrielle sont différés, non par manque d’innovation ou de compétences, mais parce que la priorité est donnée à la préservation de la marge et de la trésorerie. Chaque décision est rationnelle prise isolément. Collectivement, elles produisent une désindustrialisation différée.

Trois facteurs expliquent ce blocage, mais ils ne pèsent pas tous du même poids. Le premier, et de loin le plus déterminant, est l’énergie. Même stabilisés, les coûts énergétiques restent structurellement plus élevés et surtout beaucoup plus volatils qu’avant 2020. Pour une industrie électro-intensive, ce n’est pas le prix moyen qui bloque un investissement à quinze ans, mais l’impossibilité de sécuriser un prix plafond crédible sur la durée du projet. Plusieurs projets de nouveaux fours, d’électrification de procédés ou de modernisation lourde ont été explicitement reportés pour cette raison.

Le second facteur est l’instabilité politico-réglementaire, particulièrement marquée en 2025. La réglementation n’est pas nouvelle, et les industriels savent composer avec des contraintes. Ce qui pose problème, c’est l’imprévisibilité des trajectoires. Fiscalité, énergie, normes environnementales, reporting extra-financier : construire un business plan industriel à dix ou quinze ans devient un exercice spéculatif. La France n’est pas perçue comme anti-industrie, mais comme illisible.

Le troisième facteur est la surcharge réglementaire, qui agit comme amplificateur. Pour une PME ou une ETI de deux à trois cents salariés, la mise en conformité CSRD représente déjà plusieurs dizaines de milliers d’euros et une mobilisation managériale significative. Ce n’est pas la cause première du gel des investissements, mais c’est un frottement supplémentaire dans un contexte déjà dégradé.

Derrière ces arbitrages, il y a des réalités humaines très concrètes. Dans de nombreux sites, des directeurs d’usine maintiennent l’outil existant sans pouvoir lancer des projets validés sur le papier deux ou trois ans plus tôt. Les embauches sont gelées, la formation ralentie, les sous-traitants vivent de contrats reconduits à court terme. Les collectivités voient les projets d’extension disparaître discrètement des agendas. Rien ne ferme brutalement, mais plus rien ne démarre. Les territoires ressentent cette inertie bien avant que les statistiques ne la traduisent.

Cette dynamique n’est pas propre à la France. L’Allemagne, l’Italie ou la Belgique connaissent elles aussi un ralentissement industriel. Mais la comparaison européenne est défavorable. Certains pays offrent aujourd’hui une meilleure visibilité énergétique, via des PPA industriels ou des mécanismes de garantie, ainsi qu’une stabilité politique perçue comme supérieure. À projets comparables, les arbitrages d’investissement ne penchent plus spontanément en faveur de la France.

Si 2025 a été l’année de l’attentisme, 2026 sera une année de responsabilité. Il ne s’agira plus de commenter les tendances, mais de choisir. Sécuriser l’énergie industrielle sur plusieurs années avec des mécanismes concrets de couverture, stabiliser les trajectoires réglementaires pour redonner de la visibilité à l’investissement productif, conditionner toute nouvelle norme à une étude d’impact industriel réelle et publique : ces choix ne relèvent pas de l’idéologie, mais de la cohérence économique.

La désindustrialisation par non-décision est la plus confortable à court terme. Elle ne provoque ni crise visible ni conflit ouvert. Mais elle est aussi la plus destructrice à moyen terme, car elle efface l’industrie sans jamais la regarder disparaître. En 2025, la France n’a pas détruit son industrie. Elle a cessé de la choisir. 2026 dira si ce renoncement était transitoire ou s’il marque un basculement durable.

Sources et ordres de grandeur

Cet article s’appuie sur un croisement volontairement limité de données publiques, d’analyses institutionnelles et de retours sectoriels, complétés par des observations de terrain issues du monde industriel. L’objectif n’est pas l’exhaustivité statistique, mais la cohérence des signaux.

Données mobilisées

Carte des emplois industriels « en danger », Les Échos, novembre 2025, recensant fermetures, réductions d’effectifs et sites placés sous revue stratégique, représentant plusieurs dizaines de milliers d’emplois potentiellement concernés, tous secteurs confondus. Enquêtes de conjoncture de la Banque de France, T3–T4 2025, mettant en évidence un ralentissement marqué des investissements productifs dans l’industrie. Remontées et prises de position publiques de fédérations sectorielles (métallurgie, chimie, agro-industrie) signalant des reports ou redimensionnements de projets industriels structurants.

Ordres de grandeur

Coût de mise en conformité CSRD pour une ETI industrielle de 200 à 300 salariés : de l’ordre de 30 000 à 80 000 €, auxquels s’ajoutent 20 à 40 jours-homme internes mobilisés. Différentiel de coût énergétique France / Allemagne pour des industries électro-intensives : estimé entre 10 % et 25 % selon les contrats et les profils de consommation (sources sectorielles). Délai moyen de visibilité énergétique en France pour un projet industriel lourd : 18 à 24 mois, contre 3 à 5 ans dans certains pays européens comparables disposant de mécanismes de sécurisation plus lisibles.

Données attendues en 2026

Données consolidées sur les CAPEX industriels lourds sur la période 2023–2024–2025 (INSEE, publication attendue T1 2026). Quantification plus précise des projets de décarbonation reportés ou redimensionnés. Estimation de la part des arbitrages d’investissement défavorables à la France au sein des groupes industriels européens.