L’Europe parle encore de décarbonation comme d’un voyage politique, une transition graduelle accompagnée de débats, de jalons et de promesses. Dans les usines, personne n’utilise ce mot. On parle de quelque chose de beaucoup plus concret : la survie.
Parce que la réalité est brutale. Les entreprises ne vivent pas une transition énergétique. Elles participent à une compétition énergétique mondiale. Une course pour accéder à une énergie stable, abordable et réellement décarbonée. Une course qui redessine la carte industrielle du monde pendant que l’Europe discute encore des définitions.
Entrez dans n’importe quelle usine européenne aujourd’hui. Vous verrez la même scène. Un réseau vapeur posé dans les années 1980, rafistolé au fil des ans, dissipant sa chaleur à chaque coude. Une salle compresseurs où les fuites sont si courantes qu’on ne sait plus quand la charge est descendue sous 70 %. Un poste SCADA qui clignote dès que la chaudière réagit à une variation du prix spot de l’électricité. Des équipes debout devant l’automate, les yeux sur les compteurs, tentant de stabiliser un procédé qui devient chaque année plus sensible.
Et derrière ces systèmes bricolés, il y a un ingénieur resté tard, un technicien qui recâble une armoire pendant un arrêt imprévu, un manager qui présente la même demande d’investissement trois fois jusqu’à ce qu’elle passe enfin. Ce n’est pas de l’innovation. C’est du triage industriel.
Pendant ce temps, le reste du monde avance avec une lisibilité que l’Europe n’a plus. Aux États-Unis, des contrats d’achat d’électricité à long terme (Power Purchase Agreements) sont signés en quelques semaines, verrouillant des prix stables. En Chine, des clusters industriels entiers sont branchés directement sur des capacités hydro et solaires gigantesques. Au Moyen-Orient, des zones dédiées à la production bas-carbone s’appuient sur des renouvelables et de l’hydrogène à très bas coût.
Ces régions ne parlent pas de transition. Elles parlent d’avantage compétitif.
Elles ne parlent pas de moralité. Elles parlent de coût marginal.
L’Europe, elle, perd du terrain sur un point essentiel : la stabilité. On ne peut pas décarboner de manière compétitive sans visibilité énergétique. Or aujourd’hui, l’imprévisibilité est devenue la norme.
Les usines ne sont pas des concepts abstraits. Ce sont des cycles thermiques, des réseaux de pression, des boucles PID, des convoyeurs, des fours, des séchoirs, des architectures d’automatisation construites couche après couche. On n’électrifie pas une ligne en modifiant un article réglementaire. On le fait avec du CAPEX, des arrêts, des plans de risques, et un niveau de visibilité énergétique que l’Europe peine à offrir.
Alors les équipes improvisent. Elles instrumentent des lignes vapeur jamais mesurées. Elles installent des sondes sur des machines anciennes. Elles extraient des signaux enfouis dans des automates des années 1990. Elles patchent des systèmes SCADA vieillissants. Elles développent des tableaux de bord parce que l’ERP n’a jamais été conçu pour suivre l’énergie. Elles maintiennent l’usine en vie, une rustine après l’autre.
Mais elles ne peuvent pas lutter seules contre l’incertitude. Quand une usine ne peut même pas prévoir son coût énergétique à six mois, chaque investissement devient un pari. Quand les règles changent plus vite que les machines ne peuvent être modifiées, chaque feuille de route devient obsolète. Quand les autres régions accélèrent pendant que l’Europe hésite, l’écart se creuse silencieusement, et dangereusement.
Ce n’est pas un manque d’ambition qui fait perdre l’Europe. C’est un manque de visibilité.
Et la visibilité est devenue le premier déterminant de compétitivité.
L’industrie ne demande pas des miracles. Elle demande des horizons de prix stables. Un réseau capable d’absorber la nouvelle demande électrique. Une réglementation cohérente. L’accès au capital. Et la reconnaissance que la décarbonation n’est pas un thème de reporting, mais une refonte totale de l’outil industriel.
Donnez aux usines européennes des conditions stables, et elles feront le reste. Elles l’ont toujours fait. Mais dans l’attente de cette stabilité, les directions ne peuvent plus se contenter d’une posture défensive. Elles doivent arrêter de gérer la décarbonation comme une contrainte de conformité. Elles doivent commencer à la gérer comme une stratégie de résilience.
Parce que la réalité opérationnelle est simple :
Ceux qui attendent le cadre idéal pour investir arriveront trop tard.
Ceux qui pratiquent le triage industriel maintenant seront les seuls survivants dans dix ans.
L’Europe peut encore gagner cette course. Elle ne la gagnera pas avec des narratifs. Elle la gagnera en alignant ce qu’elle exige, ce qu’elle finance, et ce que les usines peuvent réellement absorber. Elle la gagnera en gouvernant avec clarté, en investissant avec cohérence, et en assumant que la décarbonation est une bataille pour la souveraineté industrielle.
Le reste n’est que bruit.
