Pendant que les discours officiels célèbrent les records de production éolienne et solaire, dans les centres de contrôle des réseaux européens, on transpire pour éviter la rupture.
C’est dans cette zone de tension permanente, invisible, technique, rarement racontée, que les projets de stockage par batteries (BESS) font leur entrée.
Partout en Europe, les annonces se multiplient.
Des centaines de mégawatts, parfois plus, portés par des énergéticiens, des fonds d’investissement ou de nouveaux acteurs spécialisés. Des projets souvent présentés comme des briques évidentes de la transition énergétique.
Pourtant, une question simple reste rarement posée : pourquoi maintenant ?
Les BESS n’émergent pas dans un système stable. Ils apparaissent dans un contexte que nous avons déjà exploré ici, celui d’un système énergétique désynchronisé, où production, consommation et infrastructure n’évoluent plus au même rythme.
Comprendre les BESS, ce n’est pas comprendre une technologie. C’est comprendre une phase de transition, et ce qu’elle révèle de l’état réel du système énergétique européen.
Un système qui ne manque pas d’énergie, mais de synchronisation
Depuis plusieurs années, l’Europe produit massivement de l’électricité renouvelable. Mais cette montée en puissance s’est faite plus vite que l’adaptation du reste du système.
Le résultat est désormais tangible, des périodes d’abondance extrême, avec des prix nuls ou négatifs, suivies de tensions brutales lorsque la production chute ou que le réseau sature. La volatilité horaire n’est plus un phénomène exceptionnel. Elle est devenue structurelle.
En 2024, les gestionnaires de réseaux européens ont activé environ 60 TWh de mesures correctives, redispatch et contre-échanges, pour un coût estimé à 4,3 milliards d’euros.
Ce chiffre n’est pas un investissement. C’est le prix de l’inefficacité : de l’argent dépensé pour corriger en temps réel les déséquilibres d’un système qui ne sait plus s’auto-réguler, plutôt que pour construire des infrastructures durables.
L’énergie est parfois abondante. Mais elle est mal placée dans le temps et dans l’espace.
Ce que font réellement les BESS
Dans le débat public, les BESS sont souvent assimilés à du “stockage d’énergie”. Cette lecture est trompeuse.
Les BESS ne créent pas d’énergie. Ils ne stockent pas l’été pour l’hiver. Leur rôle est plus précis, plus modeste, et pourtant central : ils fournissent de la flexibilité à court terme.
Ils permettent de stabiliser le réseau à l’échelle de la seconde ou de la minute ; de déplacer de l’électricité sur quelques heures ; de soulager localement des congestions ; d’arbitrer entre des prix très bas et des prix très élevés.
Autrement dit, les BESS n’augmentent pas la quantité d’énergie disponible.
Ils achètent du temps.
Ils ne résolvent pas le problème structurel.
Ils en atténuent les symptômes.
Tant que le système reste instable, leur valeur économique existe. Si le système se rééquilibre un jour, cette valeur se comprimera mécaniquement. Les BESS vivent dans cette zone intermédiaire, ni solution miracle, ni gadget temporaire.
Pourquoi maintenant ? Le mur du réseau
Si les annonces de projets BESS se multiplient aujourd’hui, ce n’est pas parce que la batterie serait une innovation récente. C’est parce que le réseau est devenu la contrainte dominante.
Le cas allemand est révélateur. Fin 2025, les demandes de raccordement pour des projets BESS dépassaient 720 GW, alors que moins de 80 GW avaient été effectivement approuvés.
Ce déséquilibre dit une chose simple : la rareté n’est plus la technologie, mais le point de raccordement.
Partout en Europe, les files d’attente s’allongent, les délais s’étirent, et les règles de priorisation deviennent de plus en plus politiques. Le réseau, longtemps considéré comme un simple support, est redevenu un actif stratégique.
Les BESS apparaissent précisément là où le système est le plus contraint.
Ils ne sont pas la cause du problème. Ils en sont la conséquence.
Le foncier énergétique : la bataille de la prise
Dans ce contexte, le foncier n’est plus un sujet secondaire. Mais il faut être précis : ce n’est pas la surface qui manque, c’est le foncier énergétiquement connecté.
Un site pertinent pour un BESS doit combiner : une proximité immédiate avec un poste HTA ou HTB ; une capacité réseau réellement disponible ; une compatibilité réglementaire et sécuritaire ; une acceptabilité locale minimale.
Ce type de site est rare. Et il est désormais au cœur d’une concurrence silencieuse.
Dans certaines régions allemandes, des postes de transformation ont reçu plusieurs dizaines de demandes de raccordement pour une capacité disponible très limitée. En France, des projets énergétiques attendent parfois trois à cinq ans avant d’obtenir une réponse définitive de raccordement.
À cette tension s’ajoute un acteur de plus en plus structurant : les data centers. Leur consommation électrique en Europe pourrait passer d’environ 96 TWh en 2024 à 168 TWh en 2030.
Ils ciblent les mêmes zones prêtes réseau. Mais entre une batterie qui stabilise le réseau européen dans le silence et un data center qui promet des taxes locales, des emplois visibles et le logo d’un géant du cloud sur sa façade, le cœur des territoires balance rarement vers l’infrastructure énergétique.
La transition se joue ici, très concrètement, à l’échelle des parcelles, des postes sources et des conseils municipaux.
BESS et hydrogène : mêmes contraintes, horizons différents
Les BESS sont souvent opposés à l’hydrogène, comme s’il s’agissait de solutions concurrentes. Cette lecture est trompeuse.
Leurs fonctions sont différentes : les BESS opèrent à l’échelle des heures ; l’hydrogène vise la décarbonation de procédés industriels lourds et, potentiellement, le stockage très long terme.
En revanche, ils partagent une contrainte fondamentale : l’accès au réseau, au foncier et aux permis.
Un électrolyseur de grande taille mobilise des centaines de mégawatts. Il entre donc directement en concurrence avec d’autres usages pour des capacités de raccordement rares. C’est l’une des raisons pour lesquelles une large part des projets hydrogène annoncés n’atteignent jamais la décision finale d’investissement.
Les BESS révèlent ainsi, par contraste, une réalité physique souvent éludée : sans infrastructure, sans permis et sans accès réseau, un projet énergétique n’existe pas.
Actif d’avenir, fenêtre d’opportunité financière
Les BESS ne sont pas une parenthèse. Dans un système électrique dominé par des sources intermittentes, la flexibilité court terme est devenue structurelle.
En revanche, leur fenêtre d’opportunité financière n’est pas éternelle. À mesure que les capacités se déploient, les marchés peuvent se saturer, les revenus se comprimer, et les modèles purement opportunistes devenir plus risqués.
Les BESS resteront indispensables pour absorber la transition.
Mais leur rôle, leur intégration et leur rémunération évolueront avec :
l’investissement réseau ; les règles de marché ; la maturité globale du système.
Le vrai “Human Shift” derrière les BESS
Les BESS ne sont ni une mode ni une solution miracle.
Ils sont un révélateur.
Ils révèlent qu’un système énergétique peut produire massivement de l’électricité tout en manquant de flexibilité, de réseau et de foncier connecté. Ils révèlent que la transition énergétique n’est pas d’abord un problème de production, mais un problème de coordination.
Si les BESS achètent du temps, une question demeure : qu’allons-nous faire de ce temps ?
Continuer à courir après une flexibilité technologique infinie, ou enfin synchroniser nos usages avec la réalité physique de notre production ?
C’est là que se joue le véritable Human Shift.
