Depuis plus de dix ans, la France façonne son récit industriel autour d’une histoire familière : l’avenir se construira grâce à des technologies spectaculaires. Cobots, intelligence artificielle prédictive omniprésente, usines entièrement virtualisées, casques de réalité augmentée, jumeaux numériques à grande échelle. Ces images dominent les conférences, les salons professionnels et le discours public. Elles incarnent la modernité, l’ambition et la transformation nationale.
Mais lorsqu’on entre dans des usines réelles, dans l’agroalimentaire, la chimie, la métallurgie, la logistique ou la pharmacie, un tout autre tableau apparaît. Les obstacles ne sont pas technologiques. Ils sont structurels, organisationnels et politiques. Les véritables faiblesses ne résident pas dans l’absence de robots, mais dans l’absence de stabilité.
Ce qui devient particulièrement évident, surtout lorsqu’on compare la France à d’autres pays européens, c’est que ceux qui progressent le plus vite en compétitivité industrielle ne sont pas ceux qui adoptent les dispositifs les plus futuristes. Ce sont ceux qui cultivent la continuité : continuité politique, énergétique, infrastructurelle et des compétences. En Europe du Nord et en Europe centrale, la transformation industrielle repose sur la cohérence et la discipline de long terme. En France, elle repose trop souvent sur des annonces rapides et des priorités changeantes.
La stabilité politique constitue le premier point de divergence majeur. L’industrie manufacturière s’inscrit dans des horizons longs. Remplacer une ligne de production, électrifier un procédé thermique ou moderniser un réseau OT implique des cycles d’investissement de quinze à vingt-cinq ans. L’Allemagne, malgré ses turbulences récentes, conserve une remarquable constance dans sa politique industrielle. Les Pays-Bas, l’Autriche et les pays scandinaves sont encore plus prévisibles : les gouvernements changent, la trajectoire demeure. À l’inverse, la France réécrit ses dispositifs d’incitation, modifie sa fiscalité énergétique et ajuste ses règles environnementales plusieurs fois au cours d’un même mandat présidentiel. Le risque perçu augmente, les conditions de financement se dégradent et les décisions sont reportées. Cette imprévisibilité politique est devenue l’un des principaux écarts de compétitivité en Europe.
Le deuxième écart concerne les infrastructures techniques, cette partie de l’écosystème industriel qui n’apparaît jamais dans les vidéos promotionnelles mais conditionne pourtant le fonctionnement réel des technologies avancées. Les pays d’Europe du Nord ont investi de manière discrète mais systématique dans la modernisation de leurs réseaux industriels : standardisation des automates, documentation rigoureuse des armoires, montée en gamme des capteurs, intégration de la cybersécurité OT, unification de la supervision et traitement de la qualité des données comme un actif stratégique. Ce travail lent, administratif, presque invisible constitue le socle d’une digitalisation efficace. En France, ces fondamentaux restent trop souvent secondaires. On parle d’intelligence artificielle avant de disposer de données fiables. On parle de robots avant d’avoir audité les réseaux électriques. On évoque les jumeaux numériques alors que les infrastructures OT demeurent vulnérables ou mal documentées.
Les compétences constituent une troisième divergence, de plus en plus critique. L’Allemagne, l’Autriche, la Suisse et de nombreux pays d’Europe centrale renforcent depuis des décennies leur formation technique. Les modèles d’alternance créent un lien direct entre l’industrie et les centres de formation. Les viviers de compétences sont structurés, stables et renouvelés. La France, au contraire, a connu une érosion profonde de ses compétences industrielles : pénurie d’ingénieurs en automatisme, de spécialistes OT, d’électrotechniciens qualifiés, d’équipes de maintenance capables de maîtriser les procédés, de techniciens formés à la cybersécurité industrielle. Le résultat n’est pas seulement une fragilité opérationnelle, mais une limite structurelle. Même lorsque les technologies existent, leur déploiement à grande échelle devient extrêmement difficile sans les talents pour les mettre en œuvre et les maintenir.
L’énergie ajoute une quatrième couche de contraste. La France disposait autrefois d’un avantage décisif : une électricité bas carbone, stable, prévisible et compétitive. Ce socle s’est fissuré. Les prix sont devenus volatils, le cadre réglementaire incertain et les signaux politiques contradictoires. La trajectoire stratégique du nucléaire, historiquement pilier de la compétitivité industrielle, a manqué de clarté. Pendant ce temps, des pays comme la Norvège, la Suède, les Pays-Bas ou l’Autriche ont défini des trajectoires énergétiques de long terme, offrant aux industriels visibilité et confiance pour investir. Même l’Allemagne, malgré un choc énergétique sévère, a formulé des lignes directrices plus lisibles plus rapidement que la France. Pour une usine, l’énergie n’est pas une ligne de coût. C’est une condition préalable. Sans énergie stable, il n’y aura ni électrification des procédés, ni déploiement massif de l’intelligence artificielle, ni expansion de la robotisation.
Au fond, ce qui sépare aujourd’hui la France de certaines régions d’Europe n’est pas sa capacité à innover. C’est sa capacité à créer les conditions permettant à l’innovation de réussir. Les pays les plus avancés n’achètent pas davantage de technologies. Ils renforcent les fondations. Ils s’assurent que les réseaux OT sont sains avant d’installer des milliers de capteurs. Ils forment les techniciens avant de déployer des modèles prédictifs. Ils sécurisent leur stratégie énergétique avant d’électrifier la production. Ils traitent la gouvernance des données comme une infrastructure, non comme un projet annexe. Leur avantage compétitif ne vient pas d’images futuristes, mais de la cohérence opérationnelle.
La France ne manque ni de projets, ni de champions industriels, ni de talents d’ingénierie. Ce qui lui manque, c’est la stabilité, ce travail long et discret qui rend l’avenir possible. L’usine du futur ne naîtra pas du battage médiatique. Elle émergera d’une reconstruction des fondamentaux : réseaux OT fiables, données propres et accessibles, systèmes électriques correctement dimensionnés, compétences industrielles revalorisées, politique publique cohérente et énergie prévisible. Ce travail est moins spectaculaire que les démonstrations de robots ou les vitrines d’intelligence artificielle, mais c’est la couche décisive sur laquelle tout le reste repose.
La question stratégique n’est donc plus de savoir quand la France adoptera les technologies du futur.
La véritable question est de savoir quand elle acceptera que la modernité industrielle ne commence pas par les robots, mais par la solidité de ce qui existe déjà.
