Il y a une façon paresseuse de raconter Dijon : celle du palmarès. Label européen « Ville climatiquement neutre », démonstrateur RESPONSE, finaliste aux World Smart City Awards, première grande opération d’autoconsommation collective de France. Les trophées s’accumulent, et avec eux, le risque de confondre la vitrine avec le mécanisme.
Ce qui se joue à Dijon depuis 2015 est plus difficile à raconter, et plus instructif. Une métropole de 260 000 habitants, sans ressources extraordinaires, sans position géographique stratégique particulière, sans industrie lourde à défendre, a entrepris quelque chose de rare dans l’administration territoriale française : se transformer non pas secteur par secteur, mais en système.
Le mot mérite d’être précisé. Une transformation systémique ne consiste pas à multiplier les projets dans tous les domaines, cela, beaucoup de collectivités le font, avec des résultats limités. Elle consiste à créer des interdépendances entre les transformations, de sorte que chaque couche renforce les suivantes. C’est ce que Dijon a tenté. Et c’est ce que révèle l’analyse des cinq années écoulées.
On commence par désintégrer les silos
Tout commence par un constat qui n’a rien d’enthousiasmant.
En 2015, la métropole dijonnaise gère son espace public à travers six postes de commandement hermétiques. Chacun a ses données, ses outils, ses prestataires, ses horaires. Un nid de poule signalé au bon endroit par un citoyen peut mettre plusieurs jours à trouver le bon interlocuteur. Une alerte neige n’est pas connue du service de la circulation avant qu’il l’appelle. Un accident mobilise des téléphones, pas des systèmes.
Ce n’est pas un problème technologique. C’est un problème d’architecture organisationnelle. Et la réponse de Dijon a été, elle aussi, organisationnelle avant d’être technique.
Le marché CREM (Conception, Réalisation, Exploitation, Maintenance) signé en 2018 avec le consortium Bouygues Énergies & Services, Citelum, Suez et Capgemini est d’abord une innovation contractuelle. Sur douze ans, pour 105 millions d’euros, la collectivité n’achète pas des équipements : elle achète des résultats. Le financement de la transformation numérique est indexé sur les économies d’énergie garanties : 65 % de réduction sur l’éclairage public. Si l’objectif n’est pas atteint, le groupement est pénalisé. Si le système tombe en panne, c’est son problème, pas celui de la direction des services techniques.
La collectivité, elle, garde une ligne intangible : la propriété de toutes les données générées par ses équipements connectés. Pas de monétisation, pas de cession à des tiers, open data sur les données non sensibles. Ce principe n’est pas une posture politique, c’est une condition de souveraineté à long terme.
Le résultat visible, inauguré en 2019, est le Poste de Pilotage Connecté : 1 200 m², six anciens postes de commandement fondus en un seul, équipes publiques et privées côte à côte, hyperviseur capable d’agréger en temps réel 34 000 points lumineux, 269 caméras, 205 véhicules de service, 190 bus. L’espace urbain devient lisible d’un seul endroit. Les boucles de décision se raccourcissent, les informations et la connaissance circulent.
Ce n’est pas une fin. C’est une infrastructure de départ.
Rendre l’énergie locale et décarbonée
La plateforme de pilotage créée, Dijon l’a branchée sur un objectif concret : décarboner la production et la consommation d’énergie du territoire.
Le réseau de chaleur urbain est la première pièce du puzzle. Alimenté par l’Unité de Valorisation Énergétique (incinérateur) et la chaufferie biomasse des Péjoces, il dessert aujourd’hui 28 000 équivalents-logements sur 49 km de canalisations. La chaleur distribuée est décarbonée à 70 %, son prix est stable et décorrélé des fluctuations du marché gazier. Pour les ménages raccordés, c’est une protection concrète contre la volatilité des prix de l’énergie.
La centrale solaire de Valmy complète le tableau. Sur 16 hectares d’une ancienne décharge, 43 000 panneaux produisent l’équivalent de la consommation électrique de 8 000 habitants.
Et puis il y a Fontaine d’Ouche. Le choix de ce quartier comme démonstrateur du projet européen RESPONSE, piloté par l’Institut européen de recherche sur l’énergie (EIFER), mérite une attention particulière. On aurait pu choisir un écoquartier neuf, une population captive d’un projet immobilier premium. Dijon a choisi un quartier populaire des années 1970, 1 100 habitants, patrimoine bâti dégradé, revenus modestes.
En mai 2025, deux îlots du quartier franchissent le seuil de la positivité énergétique : ils produisent désormais plus d’énergie solaire qu’ils n’en consomment. 618 logements dans 5 bâtiments résidentiels, 3 groupes scolaires, 2 sites sportifs. Les ombrières photovoltaïques sur les parkings servent de centrales solaires. L’autoconsommation collective est opérationnelle. Les émissions de CO2 du quartier ont baissé de 75 %. C’est la plus vaste opération d’autoconsommation collective de France.
La réplication est déjà en marche : six villes européennes s’engagent à dupliquer le modèle.
Puis vient la SEM. En juillet 2025, Dijon Métropole et Meridiam, société à mission spécialisée dans les infrastructures durables, créent Energies de Dijon métropole. La collectivité détient 60 %, Meridiam 40 %. La structure a vocation à porter 350 GWh/an de production renouvelable supplémentaire. Les sociétés de projet dédiées mobiliseront plusieurs centaines de millions d’euros d’investissements. Le capital initial est symbolique, moins d’un million d’euros. L’enjeu est la capacité à structurer des projets à grande échelle en conservant la maîtrise publique.
C’est là que le modèle contractuel se répète avec une sophistication croissante. Le CREM pour le numérique, la SEM pour l’énergie renouvelable. Deux fois le même principe : ne pas acheter des actifs, créer des structures qui obligent à la performance.
Les mobilités, ou l’apprentissage par l’échec industriel
La transformation des mobilités dijonnaises est la partie la plus instructive du modèle, précisément parce qu’elle n’a pas fonctionné comme prévu.
L’ambition initiale était claire, le projet Dijon Métropole Smart EnergHy visait une boucle locale vertueuse : produire de l’hydrogène vert par électrolyse depuis l’incinérateur, alimenter 27 bus dès 2024, 180 bus et 44 bennes à ordures d’ici 2030. Deux stations de production et de distribution, un circuit court de l’énergie appliqué à la mobilité lourde.
Le calendrier industriel a tout défait. En avril 2024, Van Hool, le constructeur belge des bus à hydrogène, dépose le bilan. Les 27 premières unités commandées ne seront jamais livrées. McPhy, fournisseur des électrolyseurs, entre en liquidation en 2025. La chaîne d’approvisionnement s’effondre en deux ans, au moment précis où les infrastructures sont opérationnelles.
La réponse de la métropole est méthodique. Pour les bennes à ordures, véhicules captifs dont les tournées sont prévisibles, la conversion à l’hydrogène se poursuit. Le calcul des besoins en carburant est fiable, la logistique est maîtrisable. Pour les bus, dont le déploiement dépend d’une offre industrielle qui n’existe plus à l’échelle prévue, la commande est suspendue. Les options électrique batterie et biogaz restent sur la table, aucune communication d’abandon, aucun retournement spectaculaire.
Ce que cette séquence révèle n’est pas un échec de Dijon. C’est une leçon sur la condition de toute transformation systémique : elle dépend de chaînes industrielles qui peuvent défaillir indépendamment de la qualité du projet territorial. La robustesse d’un modèle de transformation ne se mesure pas à l’absence de crises, mais à la capacité à les absorber sans perdre le cap.
Sur le reste, les mobilités avancent selon une logique de repli modal. Les 190 bus du réseau Divia bénéficient d’une priorité automatique à 113 carrefours via le Poste de Pilotage Connecté. Le schéma directeur cyclable 2023-2030 vise 12 % de part modale vélo en 2030, contre 3 % en 2016. Les vélolignes express structurent les axes vers Fontaine-lès-Dijon et Chevigny-Saint-Sauveur. 430 vélos en libre-service sur 40 stations maillent le territoire.
La mobilité douce n’est pas un substitut à l’ambition hydrogène, elle est la partie du système qui ne dépend d’aucune filière industrielle externe.
Le quatrième acte : l’écologie comme infrastructure
Le Plan Climat et Biodiversité 2024-2030, adopté en septembre 2024, marque un passage de seuil dans la logique du projet dijonnais.
Jusqu’alors, la transformation était pilotée par des objectifs énergétiques et numériques mesurables : kilowattheures économisés, véhicules géolocalisés, signalements traités. Le Plan Climat ajoute deux dimensions qui obéissent à un régime temporel différent : la biodiversité et l’eau.
La trame verte et bleue, continuités écologiques entre milieux naturels, ne se construit pas en un mandat. La désimperméabilisation des sols, la végétalisation urbaine, la reconstitution des corridors biologiques sont des investissements dont les retours se mesurent en décennies. Le Parc Eiffel, en cours de développement entre l’Ouche et le Canal de Bourgogne, en est l’illustration : un réservoir naturel et un espace de rafraîchissement urbain conçu comme infrastructure de long terme, pas comme agrément paysager.
La gestion de l’eau s’inscrit dans la même logique. La Bourgogne connaît des épisodes de sécheresse estivale de plus en plus intenses. La ressource, longtemps tenue pour acquise dans cette région, devient un facteur de contrainte opérationnelle pour les collectivités et les exploitants agricoles. Le plan fixe des objectifs de préservation qui se heurtent à une réalité physique : la demande en eau potable ne diminue pas, et les nappes phréatiques répondent au dérèglement climatique avec un temps de retard que les plans quinquennaux ne capturent pas.
C’est ici que la dimension systémique révèle ses limites. La donnée urbaine, l’optimisation des flux, la maintenance prédictive, tout cela est pilotable par le Poste de Pilotage Connecté, la reconstitution d’un cycle de l’eau ou d’une trame écologique ne l’est pas. Le système dijonnais apprend à gouverner ce qu’il ne peut pas contrôler.
La transformation sociale, ou la question de l’inclusion
La smart city produit traditionnellement deux types d’exclus : ceux qui n’ont pas les outils numériques pour y participer, et ceux pour qui la transition écologique représente une charge supplémentaire plutôt qu’un bénéfice.
Dijon a posé les deux questions, avec des réponses de qualité inégale.
Sur l’inclusion numérique, l’application OnDijon traite 500 signalements par mois en 2025. Chaque citoyen devient un capteur de l’état de la voirie. C’est fonctionnel. Mais l’application suppose une connexion, un smartphone, une familiarité avec les interfaces numériques. Les instances physiques, réunions publiques du Plan Climat participatif, Conseil de Développement, panels citoyens, maintiennent un canal non numérique. Ce n’est pas suffisant pour effacer la fracture, mais c’est une vigilance affichée.
Sur l’équité sociale, le choix de Fontaine d’Ouche est une réponse par les actes. La plus vaste opération d’autoconsommation collective de France n’a pas été déployée dans un écoquartier premium. Elle a été déployée dans un quartier prioritaire, avec des bailleurs sociaux (Grand Dijon Habitat, Orvitis) comme partenaires opérationnels. Le bénéfice de la transition énergétique, la baisse des charges et l’accès à une énergie moins chère, atteint directement les ménages les plus exposés à la précarité énergétique.
La légumerie métropolitaine, inaugurée en 2023, prolonge cette logique. Quinze millions de repas par an, producteurs locaux, cantines scolaires, aide alimentaire : le circuit alimentaire est conçu comme une infrastructure d’accès.
Ces deux choix, Fontaine d’Ouche et la légumerie, ne sont pas anecdotiques. Ils signalent que la métropole a décidé que la transformation devait être inclusive pour être légitime. Sans cela, la smart city n’est qu’une optimisation pour ceux qui n’en ont pas besoin.
Le positionnement européen comme levier stratégique
Le label « Ville climatiquement neutre et intelligente » obtenu à Vilnius en mai 2025, s’accompagne d’un accès au Climate City Capital Hub, mécanisme européen de financement des projets climatiques des villes labellisées.
Ce positionnement répond à une logique de financement que les collectivités françaises maîtrisent encore mal : l’Europe finance les démonstrateurs, pas les duplications. Pour être financé à l’échelle européenne, il faut prouver que l’on produit de la connaissance exportable, pas seulement que l’on gère bien ses équipements.
RESPONSE est l’archétype de cette logique. Dijon n’est pas seulement « Lighthouse City » parce qu’elle a réussi Fontaine d’Ouche. Elle l’est parce qu’elle a documenté le processus, structuré les enseignements, mis en réseau avec Turku (Finlande) et six villes européennes candidates à la réplication. Le consortium RESPONSE, coordonné par l’EIFER, implique des partenaires académiques, industriels et institutionnels de plusieurs pays. La connaissance produite alimente la recherche et les politiques publiques.
C’est une ressource rare pour une ville de taille intermédiaire : un positionnement qui dépasse les frontières sans nécessiter une masse critique métropolitaine. La singularité de Dijon sur la scène européenne ne vient pas de sa taille, mais de sa capacité à rendre son modèle lisible et reproductible.
Ce que le modèle ne résout pas encore
Une analyse honnête impose de nommer les tensions non résolues.
La première est la dépendance industrielle. La crise hydrogène l’a illustrée : une transformation systémique reste vulnérable aux défaillances des chaînes industrielles qu’elle ne contrôle pas. Le déploiement des EPR2 au niveau national posera une question similaire à l’échelle du pays. La SEM Energies de Dijon métropole mobilisera des technologies dont les fournisseurs peuvent connaître des difficultés similaires à celles de McPhy ou Van Hool. La résilience opérationnelle face à ces risques reste à construire.
La seconde est l’échéance contractuelle. Le CREM arrive à terme en 2030. Douze ans de données accumulées, une infrastructure de pilotage profondément intégrée dans les processus de la collectivité, des partenaires privés dont les équipes connaissent le système mieux que certains agents publics. La mise en concurrence du renouvellement est techniquement complexe. La capacité à maintenir une véritable souveraineté publique sur des systèmes dont l’opérateur privé est le seul à maîtriser tous les rouages sera le test de maturité du modèle.
La troisième est la montée en puissance de l’eau et de la biodiversité comme contraintes opérationnelles. Ces deux dimensions obéissent à des temporalités et à des logiques qui débordent le périmètre de l’administration urbaine. Elles nécessitent une coordination avec l’État, avec les agences de l’eau, avec le monde agricole, avec les gestionnaires d’espaces naturels. Le PPC ne peut pas les piloter. Elles demandent d’autres types de gouvernance, que la métropole n’a pas encore totalement construits.
Ce que Dijon dit sur la transformation
Dijon n’est pas une success story, c’est un laboratoire en cours d’expérimentation, avec des réussites mesurables, des échecs absorbés et des inconnues non résolues.
Ce qu’elle démontre, c’est qu’une ville intermédiaire peut tenter une transformation systémique sans ressources extraordinaires, à condition de respecter quelques conditions qui ne sont pas naturelles dans l’administration territoriale française :
– gouverner par contrats à obligations de résultats plutôt que par budgets de fonctionnement
– construire des interdépendances entre les transformations plutôt que d’empiler les projets
– préserver la souveraineté des données comme condition de la maîtrise politique
– choisir délibérément que la transition bénéficie en priorité à ceux qui en ont le plus besoin
Aucune de ces conditions n’est technique, toutes sont politiques et managériales.
La question que Dijon pose à toutes les autres métropoles moyennes n’est pas « avez-vous les ressources pour faire pareil ? ». Elle est : êtes-vous prêts à gouverner votre transformation avec la même rigueur que vous gérez vos finances : sur douze ans, avec des objectifs mesurables, des partenaires liés par des obligations, et une capacité à absorber les crises industrielles sans renoncer au cap ?
C’est là que se joue le véritable Human Shift.
Sources : Dijon Métropole (dijon-metropole.fr), rapport RESPONSE Fontaine d’Ouche (mai 2025), Plan Climat et Biodiversité 2024-2030, SEM Energies de Dijon métropole / Meridiam (juillet 2025), GreenUnivers, Dijon Actualités, Schéma Directeur des Énergies août 2024, Vig’Hy France Hydrogène.
