Il existe en France une instance discrète mais essentielle : l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST). Loin du bruit médiatique, cet organisme transpartisan réunit députés et sénateurs pour une mission précise : vérifier que les décisions publiques sont compatibles avec les réalités techniques et industrielles. Leur dernier rapport sur le mix énergétique français, publié fin 2025, est un document de référence. Il rappelle une règle de base que la communication politique a tendance à oublier : la physique et les infrastructures ne négocient pas.
Un outil de décision basé sur la technique
L’OPECST n’est pas un think tank. C’est un filtre de réalité qui s’appuie sur des auditions techniques avec des ingénieurs, des exploitants de réseaux et des autorités de sûreté. Son rôle est d’éclairer des choix qui engagent la France sur les trente prochaines années. Si ce rapport est peu connu, c’est parce qu’il ne cherche pas à séduire. Il cherche à identifier les impasses techniques et les risques financiers de notre trajectoire actuelle.
Le risque d’une offre sans demande industrielle
L’un des premiers enseignements du rapport concerne le rythme de l’électrification. Actuellement, la France se concentre massivement sur l’augmentation de son offre d’électricité bas-carbone, mais la consommation réelle stagne.
Concrètement, les gens cela signifie que si nous n’électrifions pas assez vite les usages industriels, nous risquons de créer des « actifs échoués ». Ce sont des infrastructures coûteuses qui seraient sous-utilisées, pesant lourdement sur les prix de l’énergie. Pour un industriel, cela implique que la politique énergétique ne peut plus être seulement une stratégie de production : elle doit devenir une politique industrielle active de soutien à la demande d’électricité.
Le stockage : de l’option technique à l’infrastructure stratégique
Le rapport opère une bascule importante sur la question du stockage. Longtemps considéré comme un simple complément, le stockage (batteries, pompage hydraulique) est désormais présenté comme un pilier du système à part entière.
Sans un stockage massif, un réseau intégrant beaucoup d’énergies renouvelables devient instable. Pour les décideurs, cela implique des investissements (CAPEX) très lourds, des procédures d’autorisation complexes et des arbitrages territoriaux structurants. Le stockage n’est plus une option, c’est une condition de la sécurité d’approvisionnement.
La fin de l’intermittence « gratuite »
Le rapport aborde un point politiquement sensible : la responsabilité des producteurs d’énergies renouvelables (solaire et éolien). Jusqu’à présent, le réseau absorbait leur intermittence sans contrepartie majeure.
L’OPECST suggère que ces producteurs devront, à terme, contribuer directement à l’équilibrage du système. L’implication stratégique est majeure : le risque financier lié à l’intermittence change de camp. La stabilité électrique ne se gère plus par des promesses de production, mais par la capacité à garantir un équilibre physique instantané.
Nucléaire : une gestion de portefeuille méthodique
Sur le nucléaire, le rapport refuse les positions simplistes. Concernant les SMR (petits réacteurs modulaires), il écarte l’idée d’une solution miracle immédiate.
L’approche suggérée est celle d’un gestionnaire de portefeuille : évaluer rigoureusement chaque projet, avancer par étapes et utiliser ces réacteurs pour des besoins industriels ciblés. C’est une vision pragmatique qui place le CEA et les industriels dans un rôle de pilotage de projets à long terme, loin des effets d’annonce.
Les nouvelles vulnérabilités de la chaîne de valeur
Enfin, l’OPECST alerte sur la souveraineté matérielle. En sortant des énergies fossiles, nous déplaçons notre dépendance vers des composants critiques (onduleurs, électronique de puissance, métaux) souvent importés d’Asie.
Produire de l’énergie bas-carbone en France avec des technologies non maîtrisées est un risque pour notre indépendance. Pour un directeur de la stratégie, cela signifie que la maîtrise des composants devient un enjeu de résilience opérationnelle aussi important que la production d’électricité elle-même.
Conclusion : l’énergie comme socle de la politique industrielle
Ce rapport rappelle que la transition énergétique n’est pas un secteur isolé, mais le moteur d’une nouvelle politique de localisation industrielle. Les conclusions de l’OPECST soulignent que la transition sera plus longue et plus coûteuse que prévu si elle reste basée sur des objectifs uniquement symboliques.
Pour nos réflexions, ce document est essentiel : il remet la transformation énergétique à sa juste place, celle d’un système complexe nécessitant de la méthode, des contrats de long terme et une cohérence technique. Ce diagnostic n’impose pas une stratégie unique ; il définit le périmètre du possible pour les vingt prochaines années.
