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ArcelorMittal Dunkerque : l’annonce qui clôt une séquence et en ouvre une autre

Décarboner n’est plus optionnel. Mais financer la transition reste conditionnel.

Le 10 février 2026, ArcelorMittal a confirmé l’investissement à Dunkerque : 1,3 milliard d’euros pour un four électrique de 2 millions de tonnes par an, mise en service prévue en 2029.

L’annonce met fin à deux ans d’attente et de négociations. Elle acte un choix industriel rationnel, mais elle ouvre surtout une séquence plus tendue : celle de l’exécution sous contrainte.

Ce que dit l’annonce

Les chiffres sont nets :

1,3 Md€ d’investissement

2 Mt/an de capacité (un four électrique)

2029 : mise en service

Émissions divisées par trois par rapport au haut-fourneau actuel

C’est cohérent avec ce qui était anticipé. Le projet retenu est celui du four électrique hybride : ferraille majoritaire (60-70 %), complétée par du DRI importé (30-40 %). Le modèle H₂-DRI intégré, évoqué initialement, n’est pas retenu à ce stade.

ArcelorMittal assume publiquement ce choix. Lors de la publication du Steel and Metals Action Plan européen, Aditya Mittal (CEO du groupe) a déclaré :

« Il reste essentiel d’agir rapidement pour mettre fin au commerce déloyal et au dumping, et de s’attaquer aux coûts énergétiques élevés qui rendent difficile la progression des projets de décarbonation. »

Le message est clair : la décarbonation est engagée, mais elle ne tient que si le cadre européen suit. Prix de l’électricité, CBAM, protection commerciale : tout est lié.

Ce que l’annonce ne dit pas (mais qui structure tout)

L’investissement de 1,3 Md€ est confirmé, mais il repose sur trois conditions implicites qui ne sont pas encore totalement sécurisées.

Un prix d’électricité durablement compétitif

Dunkerque consommera 600-800 GWh/an. À 100 €/MWh (fourchette haute actuelle), le coût annuel est de 60-80 M€. À 60 €/MWh (niveau scandinave), il tombe à 36-48 M€.

L’écart structurel France-Suède représente 20-40 M€/an. Sur 20 ans de vie du four, cela fait 400-800 M€ de surcoût potentiel.

L’annonce suppose donc un mécanisme de long terme (contrat pour différence carbone, tarif régulé, PPA nucléaire) qui n’est pas encore finalisé. Les négociations État-ArcelorMittal sont en cours, mais rien n’est acté publiquement.

Un accès au DRI progressivement décarboné

Le modèle hybride repose sur 1,5-2 Mt de DRI importé par an. Si ce DRI reste produit au gaz naturel (1,0-1,3 t CO₂/t), le CBAM le taxera à partir de 2029.

À 100 €/t CO₂ (prix carbone visé 2030), la taxe sera de 100-156 €/t de DRI, soit 150-230 M€/an de surcoût.

Cette estimation repose sur un prix carbone ETS à 100 €/t CO₂, hypothèse médiane pour 2030. À 70 €/t (fourchette basse), le surcoût tombe à 126-168 M€/an. À 120 €/t (fourchette haute), il monte à 216-288 M€/an. Dans tous les cas, la tendance est la même : le modèle hybride se dégrade progressivement après 2029.

L’annonce suppose donc que, d’ici 2030-2035, des filières DRI bas carbone (H₂ ou gaz avec CCS) seront disponibles sur le marché mondial. Ce n’est pas garanti.

Un réseau électrique prêt à temps

Raccorder 300-400 MW de puissance crête nécessite des renforcements de postes 400/225 kV et de lignes haute tension. Coût estimé : 100-150 M€ (périmètre RTE). Délais : 4-5 ans.

Si les travaux ne démarrent pas en 2025-2026, le calendrier 2029 devient tendu. RTE a identifié Dunkerque comme « nœud prioritaire » dans son schéma décennal, mais la coordination locale (éolien offshore, autres industries) reste critique.

Pourquoi cette annonce maintenant ?

Deux facteurs expliquent le timing.

Le CBAM force la main

Le mécanisme carbone aux frontières entre en phase de taxation progressive en 2026-2029. Attendre 2035 pour décarboner aurait exposé Dunkerque à une pénalité compétitive immédiate sur ses ventes.

ArcelorMittal devait annoncer avant 2026 pour sécuriser son calendrier réglementaire. C’est fait.

Les soutiens publics sont conditionnés au calendrier

Les aides France 2030 (500-800 M€ estimés) et les dispositifs européens (IPCEI, fonds innovation) exigent un engagement ferme avant mi-2026 pour bénéficier des enveloppes actuelles.

Différer encore aurait signifié perdre des centaines de millions d’euros de cofinancement public. Le projet était donc sous contrainte calendaire budgétaire.

Ce qui commence vraiment maintenant : l’exécution sous contrainte

L’annonce clôt la séquence stratégique. Elle ouvre celle de l’exécution. Et c’est là que les vraies tensions vont apparaître.

Tenir le calendrier 2029

3 ans pour construire un four électrique, c’est faisable techniquement. Mais cela suppose :

Autorisations administratives bouclées en 6-9 mois

Travaux réseau RTE démarrés avant fin 2026

Approvisionnements ferraille et DRI sécurisés dès 2028

Formation des équipes et transition progressive depuis les hauts-fourneaux

Au-delà des infrastructures physiques, la transition implique aussi une transformation des compétences. Passer du haut-fourneau au four électrique, c’est fermer des métiers (cokerie, gestion minerai) et en créer d’autres (pilotage électrique, gestion ferraille, contrôle qualité DRI). ArcelorMittal prévoit le maintien des 2 700 emplois directs, mais la transition sociale (formations, reclassements, acceptation locale) est un facteur de risque calendaire rarement quantifié dans les business plans.

Tout retard cascade. Si le four démarre en 2030 au lieu de 2029, ArcelorMittal paie 12 mois supplémentaires de quotas carbone ETS à prix plein, soit potentiellement 80-120 M€ (hypothèse 100 €/t CO₂ x 1 Mt/mois émis par le haut-fourneau).

Éviter la double peine CBAM

À partir de 2029, le DRI importé au gaz sera taxé. Si le site n’a pas sécurisé d’alternative (DRI H₂, DRI avec CCS, contrats long terme indexés carbone), il se retrouve coincé :

Besoin structurel de DRI pour qualité acier (limite ferraille à 85-90 %)

Taxation CBAM croissante sur cet intrant

Pas de solution de repli immédiate

Le modèle hybride actuel est viable jusqu’en 2030. Après, il se dégrade sans accès à du DRI décarboné.

Ne pas décrocher face aux concurrents nordiques

H2 Green Steel (Suède) vise 5 Mt/an en 2030 avec un modèle DRI-H₂ intégré et une électricité à 50-60 €/MWh.

Si Dunkerque reste en EAF hybride (DRI gaz + ferraille) avec une électricité à 100 €/MWh, il est compétitif sur l’acier standard grâce au CBAM. Mais sur les segments premium (automobile, certification carbone exigeante), H2GS fixera un nouveau standard que Dunkerque aura du mal à égaler sans conversion ultérieure.

La fenêtre 2029-2035 sera décisive : soit Dunkerque bascule vers du DRI H₂, soit il accepte un positionnement “mid-market” durable.

Le risque macro : la politique européenne suivra-t-elle ?

Les trois conditions identifiées (prix électricité, DRI bas carbone, réseau à temps) ne sont pas que techniques. Elles sont politiques.

La réforme du marché électrique européen est en discussion depuis 2022, mais bloquée par des divergences structurelles entre États membres. La pérennisation des CfD carbone dépend de la capacité budgétaire française et européenne sur 15-20 ans. La disponibilité du DRI bas carbone suppose une coordination mondiale des filières hydrogène qui n’existe pas encore. La protection commerciale face au dumping chinois reste soumise aux arbitrages de Bruxelles.

Dunkerque ne sera compétitif en 2035 que si l’Europe tient ses engagements de coordination énergétique et commerciale. Or l’histoire européenne récente (crises gaz 2022, fragmentation Covid, Brexit) montre que la coordination n’est jamais acquise.

C’est le vrai risque macro. Pas technique. Politique.

Ce que cette annonce révèle sur la décarbonation industrielle européenne

Dunkerque n’est pas un cas isolé. C’est un cas test des tensions systémiques de la transition industrielle européenne.

La décarbonation, oui. Mais à quel prix, et financée par qui ?

ArcelorMittal investit 1,3 Md€. Mais ce chiffre suppose :

500-800 M€ d’aides publiques (France 2030, IPCEI)

Mécanismes de soutien récurrents sur 15-20 ans (CfD carbone, tarif électricité)

Protection commerciale (CBAM, anti-dumping)

Sans cette triple béquille, le projet ne tient pas. La décarbonation devient alors une quasi-nationalisation déguisée : l’État finance l’investissement, garantit les coûts opérationnels, et protège les débouchés.

C’est peut-être nécessaire. Mais il faut le dire clairement.

L’Europe protège… mais ne coordonne pas encore assez

Le CBAM protège la production européenne décarbonée face aux imports hors-UE. C’est bien.

Mais il ne résout pas :

Les écarts de coûts énergétiques intra-européens (France 100 €/MWh, Suède 60 €/MWh)

La fragmentation des chaînes d’approvisionnement (DRI, ferraille, infrastructures H₂)

La compétition entre États membres pour attirer les investissements verts (subventions nationales en ordre dispersé)

Le CBAM protège l’Europe. Il ne la rend pas compétitive.

La souveraineté industrielle reste conditionnelle

Dunkerque réduit sa dépendance au charbon (100 % importé). Mais il crée une nouvelle dépendance au DRI importé (30-40 % des intrants).

La souveraineté énergétique s’améliore (électricité française). La souveraineté matières reste partielle.

Conclusion : une annonce nécessaire, mais pas suffisante

L’annonce du 10 février 2026 est une bonne nouvelle. Elle acte un investissement massif, sécurise l’emploi, et engage une décarbonation réelle.

Mais elle ouvre aussi une séquence d’exécution sous contrainte, où chaque retard, chaque surcoût, chaque blocage administratif ou logistique peut faire basculer le projet d’un succès industriel à un équilibre précaire.

Dunkerque sera décarboné en 2029. C’est acté.

Dunkerque sera-t-il compétitif en 2035 ? Ça, ça dépend de ce qui se passe entre aujourd’hui et 2030 sur :

Le prix de l’électricité industrielle

La disponibilité du DRI bas carbone

La montée en puissance des infrastructures

La réforme du marché électrique européen

L’annonce clôt une séquence stratégique. Elle ouvre celle de l’exécution politique.

Et c’est maintenant que tout se joue.